La guerre froide (bis)

De Russie nous parviennent depuis plus d'une semaine des commentaires propres à ravir les nostalgiques de la guerre froide. Pas une journée ne passe sans que le président Poutine ou le chef de l'état-major russe formulent des observations incendiaires dont les États-Unis sont le sujet. Et ce, à cause d'une complexe histoire de missiles made in USA.

Au cours du présent mois, les gouvernements polonais et tchèque ont répondu favorablement à une requête militaire des États-Unis, qui leur demandent d'installer des missiles antimissiles et un certain nombre de radars à ce qui constitue, faut-il le rappeler, la périphérie de la Russie. À cela vient s'ajouter le scoop récent de l'hebdomadaire The Economist, selon lequel le premier ministre Tony Blair a négocié et obtenu l'assurance que des infrastructures analogues à celles envisagées en Pologne et en République tchèque s'ajouteraient à celles déjà existantes au Royaume-Uni.

Cette rafale de plans militaires dessinés au Pentagone dans le cadre de son ambitieux bouclier antimissile, l'administration Bush la justifie en évoquant la menace que représentent les États dits voyous, l'Iran au premier chef. Si on se fie aux explications données par les Américains, les missiles installés en Pologne seront pointés vers l'Iran et non vers la Russie.

Bien évidemment, le Kremlin se fait une idée totalement différente des objectifs américains. Selon Poutine, une fois les radars installés, il sera aisé pour les Américains de tendre l'oreille vers Moscou. Chez lui, cette certitude est d'autant plus ferme que, indépendamment du strict dossier des missiles, Américains et Européens s'agitent depuis plusieurs mois pour que l'Ukraine et la Géorgie intègrent les rangs de l'OTAN. Et comme Moscou n'a toujours pas digéré que la Hongrie, la Pologne et la République tchèque aient rejoint cette organisation militaire en 1999... Les Russes ont les nerfs à vif.

Les Polonais et les Tchèques également. Expliquons-nous. De ce côté-ci de l'Atlantique, on ne mesure pas à leur juste valeur les répercussions considérables, et particulièrement inquiétantes, qu'a eues l'usage politique fait par le Kremlin de son énergie, le sang de l'économie. Extrêmement dépendants du gaz russe, les ex-satellites de l'Union soviétique ont entrevu, à travers le chantage fait à l'Ukraine l'an dernier et à la Biélorussie cette année, un nouveau recours à la politique de la bastonnade.

L'attitude adoptée par le Kremlin sur le front de l'énergie explique, indirectement il va sans dire, la demande signifiée par la Pologne dans le cadre des pourparlers consacrés à l'introduction de missiles antimissiles. Varsovie voudrait que les États-Unis implantent leur système de défense antiaérienne Patriot. En clair, deux familles de missiles vont loger en Pologne.

En réaction, Moscou menace de se retirer du traité russo-américain signé en 1987 portant sur les engins de portée intermédiaire (500 à 5500 kilomètres). Si Poutine met sa menace à exécution, une course monstre à l'armement s'ensuivra. Et ce n'est pas tout. Le Kremlin envisage de déchirer également le Traité sur les forces conventionnelles en Europe. Inutile de dire que l'humeur se confond actuellement avec danger.

Cela étant, le contentieux en cours a mis en relief la faiblesse des Européens en matière de défense commune. À cet égard, l'analyse du patron du Centre polonais des études internationales est très éclairante: «Considérant la faiblesse relative de l'Union européenne en politique étrangère et militaire, on est arrivé à cette question: être ou ne pas être avec les Américains?»

On connaît le choix des Polonais. On connaît aussi celui des Russes, des Américains et des Britanniques, sans oublier les Tchèques. À moins qu'ils n'éprouvent le désir pervers d'être à nouveau l'enjeu d'une guerre froide nouveau genre, les Européens ne pourront pas faire l'économie d'un débat qui s'annonce déchirant.

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