À l'écart

Réunir quatre anciens premiers ministres pour une émission de télévision, à la CBC, est en soi un événement. Les convaincre de donner une entrevue à quatre têtes tient de la première journalistique, ce qu'a obtenu le Globe and Mail. Mais il est encore plus exceptionnel d'entendre le cri du coeur qui ressort de cet entretien: le sentiment de rejet qu'éprouvent nos anciens dirigeants.

Roy MacGregor, pourtant journaliste d'expérience, ne s'y attendait pas: spontanément, Brian Mulroney, Joe Clark, Kim Campbell et Paul Martin, puisque c'est d'eux qu'il s'agit, lui ont avoué se sentir «oubliés», «parias» et «pénalisés», en dépit des années de service public qu'ils ont consacrées au pays, illustration du cynisme actuel qui entoure les politiciens.

On serait tenté de leur rétorquer que la pénitence n'est quand même pas si pénible, le secteur privé rémunérant grassement leur expertise. Mais leurs propos sont trop unanimes pour qu'on ne reconnaisse pas que le Canada, à part accrocher leur portrait au parlement, ne sait pas quoi faire de ses anciens premiers ministres. Ils n'ont même pas systématiquement droit à l'Ordre du Canada!, soulignait hier le Globe and Mail en éditorial.

Il y a pourtant moyen de faire autrement, comme le prouvent les cas britannique et américain, les plus près du nôtre. (En France, la politique se vit autrement: les politiciens viennent essentiellement de l'administration publique et restent dans son giron en cas de déboires électoraux, et il est de tradition pour eux de partager leur expertise dans des ouvrages qui sont très lus et commentés.)

En Grande-Bretagne, tout ancien premier ministre a sa place réservée à la Chambre des lords. On peut refuser ce siège, comme l'a fait John Major, mais c'est une forme tangible de reconnaissance et une tribune pour faire valoir l'expérience acquise, ce dont Margaret Thatcher a d'ailleurs amplement profité!

Chez nos voisins américains, le respect dû aux anciens présidents est encore plus vif. On connaît les librairies construites à leur nom comme legs à la nation, on connaît moins les présidences honorifiques qui leur sont réservées, par exemple au sein de l'organisme Council for Excellence in Government, voué à la formation des cadres fédéraux.

Et on ne compte plus les mandats spéciaux qui leur sont confiés: Jimmy Carter et Gerald Ford (auprès de qui M. Carter a maintes fois obtenu conseil) ont présidé une commission nationale sur la réforme électorale en 2001; George Bush père et Bill Clinton ont uni leurs efforts lors du tsunami en Indonésie et de l'ouragan Katrina; les quatre hommes ont par ailleurs été nommés membres honoraires de l'organisme chargé de reconstruire le World Trade Center...

Ici, que trouve-t-on? John Turner a été envoyé par le Canada en mission d'observation lors des élections en Ukraine. Les provinces les gardent un peu plus actifs: ainsi, Bob Rae a signé un rapport remarquable sur l'éducation en Ontario. Mais au Québec, nos anciens premiers ministres sont confinés à choisir l'emplacement d'un hôpital ou à comprendre la chute d'un viaduc.

Il y aurait pourtant des réflexions non partisanes à mener sur notre engagement au Darfour et en Haïti, sur le mode de scrutin, sur le sort des enfants, sur les transformations de l'économie... On dit de Joe Clark qu'il a été notre meilleur ministre des Affaires étrangères, que Paul Martin a été un ministre des Finances hors pair, que Kim Campbell a porté loin la cause des femmes, que Brian Mulroney a été un leader en environnement et un formidable diplomate. Et il ne resterait rien de tout cela? Alors, la politique n'est pas qu'ingrate, elle est aussi mesquine. Et ce désarroi des ex doit sonner comme un réveil.

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