Le Maher Arar allemand

Après les juges italiens, voilà que des procureurs allemands viennent eux aussi d'émettre des mandats d'arrêt visant 13 agents de la CIA. À plus d'un égard, les raisons évoquées par le parquet de Munich rappellent l'affaire Maher Arar. En effet, le citoyen allemand d'origine libanaise Khaled el-Masri a été kidnappé en Macédoine, emprisonné et torturé à divers endroits, puis abandonné en pleine campagne albanaise une fois que les auteurs de ses sévices eurent convenu qu'il ne pouvait être associé ni de près ni de loin à la mouvance terroriste.

Même si la portée du geste de la justice allemande hier demeurera symbolique — de retour aux États-Unis, les employés de la CIA ne seront évidemment pas extradés —, elle s'annonce passablement embarrassante pour l'administration Bush ainsi que pour les gouvernements allemand et italien. Commençons par les États-Unis.

Depuis que les démocrates ont retrouvé la majorité au Congrès et hérité de facto des présidences des commissions, ils se sont empressés de composer un calendrier de travail qui comprend évidemment l'étude des cas el-Masri, Arar et autres. Parmi les objectifs poursuivis, on soulignera le plus délicat: quelles contorsions juridiques a commises l'actuel ministre américain de la Justice, Alberto Gonzalez, afin de cautionner des actions que beaucoup d'avocats estiment contraires au droit? De ces derniers, on retiendra ceux qui se sont regroupés au sein de l'American Civil Liberties Union (ACLU) qui, après avoir épaulé MM. Arar et el-Masri, s'est promis de confronter l'exécutif américain afin que toute la lumière soit faite sur ces sinistres histoires.

Outre la guérilla juridique et politique, ce dossier a également ceci d'embarrassant pour Bush qu'à la CIA, la grogne augmente au fur et à mesure que les mandats d'arrêt s'accumulent. Plus tôt cette semaine, Frederick Hitz, ex-inspecteur général de la CIA aujourd'hui professeur de droit, racontait que les agents de la CIA en ont ras le bol de constater que les politiciens s'arrangent à qui mieux mieux pour se soustraire à la justice et que ce sont eux, les agents, qui défilent devant les tribunaux pour répondre d'actes commandés par les premiers. De fait, ils font campagne pour que les balises juridiques de leur travail soient mieux définies.

En Italie, l'inquiétude des élus découle de la collaboration entre services italiens et américains sous le gouvernement de Silvio Berlusconi, qui a résulté en l'émission de 31 mandats... ces 31 mandats visant aussi bien des membres de la CIA que leurs collègues des renseignements romains. Dans le cadre de sa poursuite, le procureur a indiqué que l'ex-premier ministre ainsi que l'actuel, Romano Prodi, seraient appelés à la barre. Le but? Mettre en relief le soutien sans réserve que les élus avaient commandé à leurs agents afin de réaliser des opérations réputées douteuses aujourd'hui. Et en Allemagne, les craintes sont presque analogues à celles observées dans les environs de Rome.

Les jours de la politique de non-droit voulue par Bush et imposée à certains de ses alliés européens semblent enfin comptés.

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2 commentaires
  • Driss Mbirkou - Inscrit 1 février 2007 12 h 13

    Dénis de droit reconnus, un jour réparés?

    Depuis la fin de l'année 2001, des esprits libres ont dénoncé les graves entorses au droit commises par l'administration américaine. À Guantanamo, en Afghanistan et ailleurs dans le monde, des preuves de plus accablantes apparaissent. Les opinions publiques, prises sans doute dans le maelstrom des émotions d'après le 11 septembre, ne réagirent pas.
    Il a fallu Abu Ghraïb, l'affaire Maher Arar, et surtout, le changement de l'opinion publique américaine, pour qu'une opinion, timide d'abord commence à s'exprimer. Les Démocrates, sentant le vent tourner, se mirent progressivement de la partie.
    Devons-nous, de notre coté, attendre que le vent tourne pour dénoncer notre participation honteuse à la mission en Afghanistan. Faudra-t-il attendre qu'on nous révèle des horreurs pour que nous réalisions que cette «mission de reconstruction» en est une de guerre, d'une guerre qui n'est pas la nôtre?
    Réveillons nous! N'attendons pas de sinistres révélations! Ce n'est pas avec des attaques et des bombardements de soi-disant talibans - avec tous les dégâts collatéraux qui vont avec - que nous apporterons notre aide au peuple afghan.
    Retrouvons notre philosophie de paix et de reconstruction et laissons les américains faire eux-mêmes leur «sale» boulot.

    Driss Mbirkou

  • Philippe Champagne - Inscrit 4 février 2007 01 h 51

    Que justice soit faite!

    Très heureux d'apprendre qu'en fin on tente d'imputer les agents de la CIA, espérant que les mêmes desseins seront employés à dénoncer ici les exactions de la GRC.

    D'aucuns ont déjà oublié ce qui est arrivé également à Londres l'automne dernier. Petit rappel.

    CONTRE-ESPIONNAGE RUSSE

    Le Dr John Henry, un toxicologue, a soigné l'ancien espion russe, Alexandre Litvinenko, suite à un empoisonnement alimentaire; d'après le Sunday Times, l'ex-espion russe est tombé malade après avoir mangé avec un Italien dans un restaurant japonais londonien, le 1er novembre dernier; le médecin a déclaré à la BBC que son patient avait été empoisonné au thallium, un élément chimique présent dans la mort-aux-rats. Selon le praticien, qui a traité le président ukrainien Viktor Ioutchenko empoisonné à la dioxine lors de sa campagne présidentielle en 2004, Alexandre Litvinenko peut tout aussi bien se remettre de cet empoisonnement qu'en mourir. Le thallium, a expliqué le médecin à la BBC, peut endommager le système nerveux et entraîner des lésions des organes. Un seul gramme de ce poison peut être mortel, a-t-il ajouté.

    Il est à peu près temps que partout dans le monde dit occidental, on commence à examiner à la loupe le comportement des services soi-disant de contre-espionnage.

    Il faut que justice soit faite partout où elle s'impose.