Les forceps russes

C'est devenu une détestable habitude. Après l'Arménie, la Géorgie, la Lituanie, la Moldavie et l'Ukraine, sans oublier le géant anglo-néerlandais Shell, la Russie use de nouveau de ses ressources naturelles comme de forceps. Sa dernière cible? La Biélorussie. Le but? Retrouver la grandeur d'antan.

À quelques nuances près, le modus operandi qu'emploie le Kremlin à l'encontre des anciens satellites de l'ère soviétique est toujours le même. Sans crier gare, les patrons de Gazprom et de Rosneft, la filière pétrolière, s'invitent dans les cabinets des premiers ministres ou présidents des anciennes colonies et formulent le chantage suivant: vous signez un contrat prévoyant un doublement du prix du gaz fourni sinon on coupe les robinets. Jusqu'à présent, tous les gouvernements ainsi que Shell ont plié. La Biélorussie? Il serait d'autant plus étonnant qu'elle résiste que son président, ou plutôt dictateur, s'est évertué à entretenir des liens très étroits avec Moscou.

Bien évidemment, ces nations ne disposant pas des capacités financières leur permettant d'observer les obligations imposées, c'est le cas de le dire, à la force du poignet, elles se sont toujours résignées à donner satisfaction aux Russes sur le front de la distribution. Chaque fois, le Kremlin étant conscient que ses hausses de tarifs vont plomber durablement les coffres, il propose ceci: faute d'argent, vous nous cédez en tout ou en partie les parts que vous détenez dans les réseaux. Pour faire court, soulignons simplement que Moscou est l'actionnaire majoritaire, ou à tout le moins de référence, de tous les tuyaux, oléoducs ou pipelines situés dans les pays mentionnés.

Ces modifications à la propriété comme à la géographie de l'énergie inquiètent comme jamais l'Union européenne, l'Allemagne au premier chef. On doit se rappeler que le tiers du gaz consommé par les membres de l'Union provient de la Russie. En Allemagne, la préoccupation inhérente aux hiatus conséquents à la politique arrêtée par le Kremlin est d'autant plus prononcée qu'elle est plus captive que les autres de la ressource d'origine russe. On est donc très inquiet du chantage effectué auprès des gouvernements, mais aussi de celui fait auprès des compagnies.

À ce propos, l'exemple de Shell est très révélateur de l'appétit féroce qui habite les maîtres du Kremlin. Avant de poursuivre, n'oublions pas que le numéro 2 de la maison Russie est nul autre que le président de Gazprom. Cela précisé, comment cette dernière entreprise s'est-elle retrouvée principal actionnaire de l'exploitation Sakhaline 2 sans avoir déboursé un sou? Elle a menacé Shell de renvoi en gonflant à un niveau inimaginable l'addition afférente à des fautes environnementales.

Acculé à choisir entre abandonner une installation dans laquelle Shell a investi environ 20 milliards en association avec les japonais Mitsui et Mitsubischi au cours des douze dernières années ou accepter l'entrée de Gazprom dans le capital du consortium, le groupe anglo-néerlandais a opté pour la deuxième option. De sorte qu'aujourd'hui Gazprom se retrouve, après dilution de la propriété, principal actionnaire d'une infrastructure d'extraction et de raffinage dans laquelle elle n'a pas mis un seul sou!

Toutes ces bousculades provoquées par le Kremlin ont été conçues à l'aune d'une ambition politique. Soit celle de retrouver la grandeur d'antan, ou plus précisément de récupérer ce qui a été perdu dans la foulée de la chute du Mur. Dans les mois qui ont suivi cet événement unique, beaucoup en Occident, mais également en Russie, ont cru au concept d'interactivité entre la Russie et l'Ouest. Mais voilà, la rapidité avec laquelle la réunification de l'Allemagne a été accomplie a convaincu ceux qui aujourd'hui occupent le Kremlin de remiser le concept en question dans les poubelles de l'histoire et de s'atteler à autre chose. Quoi donc? Parler d'égal à égal avec les États-Unis et la Chine. Point.