Le colonel abject

Cinq infirmières de nationalité bulgare et un médecin d'origine palestinienne ont été condamnés à mort par la justice libyenne — on devrait même écrire «encore condamnés» puisque le verdict rendu hier est celui d'une cour prétendument «d'appel». Ainsi donc, deux tribunaux ont condamné ces personnes à être exécutées alors qu'ils savent pertinemment qu'elles ne sont pas responsables de l'épidémie de sida qui a frappé plus de 400 enfants de Benghazi.

L'histoire, qu'on devine aussi effrayante que surréaliste, a commencé au début de 1999 lorsque les policiers du guide libyen — il s'agit évidemment du colonel Kadhafi — ont emprisonné des infirmières et des médecins étrangers. Ils en ont libéré un certain nombre pour mieux se concentrer sur les tortures qu'ils ont infligées aussi longuement que méticuleusement aux femmes bulgares. Entre deux saignées, celles-ci ont signé une confession reconnaissant qu'elles étaient les mercenaires d'un complot visant à inoculer le virus du sida à tous les enfants libyens. Accoutumés que nous sommes aux propos haineux que Kadhafi répand insidieusement et en dose massive, on ne s'étonnera pas qu'il avait alors évoqué un complot américano-sioniste.

Depuis lors, les officiers chargés de supplicier les Bulgares et le Palestinien ont reconnu que les aveux avaient été extorqués dans des circonstances qu'il est inutile de détailler. Depuis lors (bis), le professeur Luc Montagnier, co-découvreur du sida, et une sommité italienne, le professeur Vittorio Colizzi, ont enquêté, à la demande des autorités libyennes, afin de déterminer quand et comment le virus s'était introduit dans dédales de l'hôpital de Bengazi. Leur conclusion? Des enfants ont attrapé le VIH avant l'atterrissage des Bulgares et du Palestinien.

Mieux, selon une analyse effectuée par des bonzes de l'Université d'Oxford et publiée dans le magazine Nature, la probabilité que l'expansion du sida soit postérieure à l'engagement de ces personnes est de zéro. Plus précisément, «l'analyse des génomes du virus du sida et du virus de l'hépatite C en cause dans ces contaminations démontre la présence de ces souches virales et leur transmission hospitalière dans cet établissement avant l'arrivée de l'équipe bulgare».

Alors, qu'elle est la cause du problème? Les mauvaises pratiques hygiéniques des hôpitaux locaux. Soit dit en passant, on notera et on retiendra que les potentats du Maghreb évitent scrupuleusement de fréquenter leurs établissements lorsqu'ils ont mal à la tête ou la prostate en bandoulière et qu'ils se font soigner en Europe, certains allant même jusqu'à prendre la direction de l'hôpital Val-de-Grâce à Paris, soit l'hôpital militaire (!) de l'ancien colonisateur.

Cela étant, le sens éthique de Kadhafi et de ses proches n'ayant même pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarettes, ils ont clairement indiqué qu'un règlement à l'amiable (sic) était possible. Si les Bulgares et les Européens, voire l'Union européenne, acceptaient de verser 15 millions à chaque famille des gamins morts ou porteurs du sida, les Bulgares et le Palestinien ne seraient pas fusillés. À cet égard, il est important de souligner que la somme totale convoitée par les sbires libyens est égale à celle qu'ils ont versée aux parents des victimes de Lockerbie. Bref, le colonel Kadhafi est le colonel abject, et ses complices sont les adjudants de l'immonde.

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2 commentaires
  • Pierre Fortin - Inscrit 20 décembre 2006 14 h 43

    Propagande et «raison d'état» coincent la justice lybienne dans un cul-de-sac

    En apparence, le gouvernement lybien ne chercherait qu'à récupérer ses billes perdues dans l'affaire de Lockerbie par le biais d'un odieux marchandage à l'exécution d'étrangers innocents.

    En fait, politiquement, les autorités lybiennes n'ont guère le choix ! Depuis des années, elles rebattent les oreilles de leur peuple que les enfants ont été contaminés dans le cadre d'un complot américano-sioniste visant à exterminer la populace par le biais du VIH. Quoi de plus normal que de pointer du doigt une équipe médicale étrangère comme étant ces anges de la mort ?

    Le commun des mortels lybien est pour l'instant convaincu de la véracité de ce complot, tout comme le commun des mortels occidental est convaincu que l'écrasement de Lockerbie en Écosse fut le fruit d'un acte de terrorisme d'état.

    Dans la mentalité maghrébine, obtenir une compensation financière (un prix du sang) en échange de la non-exécution des «coupables» est non-seulement logique mais encore le seul moyen à la disposition des dirigeants lybiens pour se maintenir solidement au pouvoir.

    Ne nous y trompons pas ; si après 6 années de propagande un «tribunal» lybien concluait maintenant à l'innocence des bulgares, le petit peuple tournerait sa colère contre les véritables responsables : les autocrates locaux qui leur mentent effrontément.

    Cela n'arrivera pas !

    Dommage pour les boucs émissaires...

  • Jean Racine - Abonné 20 décembre 2006 22 h 51

    Laissez nous protester

    Donnez nous l`adresse de Kadafi afin que nous lui laissions savoir notre opposition.