La mise en garde

C'est un pensez-y bien que l'Arabie saoudite et la Jordanie viennent d'adresser à l'administration Bush et à la majorité démocrate du Congrès. Aux uns comme aux autres, les deux monarchies sunnites ont tenu le message suivant: «Si les États-Unis se retirent précipitamment de l'Irak, nous fournirons armes et soutien financier à la minorité sunnite», condamnée selon leur appréciation, à être l'objet d'une offensive encore plus violente de la part des chiites.

Selon les précisions obtenues par le New York Times auprès de conseillers seniors de Bush, cet avertissement a été signifié à ce dernier lors de sa rencontre avec le roi Abdullah de Jordanie ainsi qu'au vice-président Dick Cheney par le roi Abdallah d'Arabie saoudite. À cela, il faut ajouter la lettre ouverte d'un autre conseiller politique, mais cette fois de la monarchie saoudienne, publiée par le Washington Post. Dans son texte, l'auteur Nawaf Obaid va jusqu'à souligner que l'intervention des Saoudiens, advenant bien sûr un retrait trop significatif des troupes américaines, serait massive.

Depuis le début d'un conflit dont ils devinaient qu'il provoquerait davantage de problèmes que n'en présentait Saddam Hussein, les Saoudiens se sont abstenus d'aider d'une manière comme d'une autre les insurgés sunnites. S'ils l'avaient fait, cela aurait consisté à épauler al-Qaïda dont le but est de renverser les classes dirigeantes du golfe Persique.

Mais voilà, si les Américains plient bagages, les Saoudiens jugent qu'ils n'auront pas d'autre choix que de s'immiscer en territoire irakien pour soustraire, si possible, les sunnites à la vindicte chiite et pour empêcher, voire surtout empêcher, que l'Iran devienne maître du pays. C'est un secret de Polichinelle que Téhéran a l'ambition d'être la puissance régionale du Moyen-Orient.

Parmi les options actuellement à l'étude, l'une est militaire et l'autre économique. Certains suggèrent que l'armée irakienne comprenne des brigades formées uniquement de sunnites à qui on donnerait pour mandat de lutter contre les milices... chiites! On s'en souviendra, celles-ci sont financées depuis des lunes par l'Iran. L'option économique? Il est proposé que l'Arabie saoudite hausse de façon significative sa production pétrolière jusqu'à ce que le prix du baril diminue de moitié, et ce, afin de réduire d'autant la rente que l'Iran perçoit pour l'exploitation de l'or noir.

Qui plus est, les sunnites ont clairement indiqué leur ferme opposition à l'une des propositions phares de l'Irak Study Group, soit inviter l'Iran dans le cadre d'une conférence régionale consacrée à l'Irak. En Arabie saoudite, en Jordanie comme en Égypte, on craint comme la peste que ce geste entraîne une expansion du poids politique des Perses.

Cela étant, si on se réfère à ce qui s'est dit lors du sommet des nations sunnites tenu en juin dernier à Riyad, si on se souvient également du commentaire formulé alors par le président égyptien Hosni Moubarak, selon qui les chiites ne sont pas loyaux au pays qu'ils habitent mais bien au berceau du chiisme, l'Iran évidemment, il faut s'attendre à des lendemains encore plus sanglants. En l'état actuel des choses, les probabilités d'une guerre régionale sont à la hausse.