Des excédents indécents

La mise à jour économique et financière présentée hier par le ministre fédéral des Finances, John Manley, est une copie conforme du travail fait par son prédécesseur, Paul Martin. Il faudra attendre le prochain budget, prévu en février, pour savoir ce que le ministre a dans le ventre. En attendant, constatons une fois de plus qu'il existe bel et bien un déséquilibre entre les finances d'Ottawa et celles des provinces.

Il y aura bientôt un an que Paul Martin présentait son dernier budget, pressé qu'il était par le ralentissement économique annoncé dans la foulée du 11 septembre 2001. Si la situation s'est entre-temps détériorée aux États-Unis, rien de tel n'a été observé au Canada, Les recettes du gouvernement fédéral ont donc été beaucoup plus élevées que le ministre Martin ne l'avait prévu, permettant de dégager un excédent budgétaire de 8,9 milliards à la fin de l'exercice financier 2001-02, soit en mars dernier. Pas mal pour une année difficile!

Évidemment, ce chiffre très élevé est aussi le résultat de la stratégie prévisionnelle du ministre Martin, qui s'est toujours montré excessivement prudent. À lire la mise à jour financière de son successeur, John Manley, on constate le même conservatisme. Alors que l'économie roule à pleins gaz, les prévisions pour l'exercice en cours aboutissent à un surplus d'à peine un milliard d'ici avril prochain. Or, à ce milliard, il faut ajouter trois milliards inscrits au titre de la «réserve pour éventualités» et un ou deux autres milliards dits de «prudence économique», deux expressions qui veulent dire la même chose. À moins d'une catastrophe, toujours possible mais improbable, on doit donc s'attendre à un excédent d'au moins cinq milliards cette année, qui pourrait aussi atteindre le double si les scénarios passés se reproduisaient.

Selon la tradition établie par M. Martin, cette montagne d'impôts payés en trop par les Canadiens ira au remboursement de la dette, à moins que le premier ministre ne choisisse une fois de plus de piger dans la cagnotte pour financer des projets-souvenirs avant son départ.

On le voit, la situation financière du gouvernement fédéral, la nôtre en somme, est fort enviable. Depuis cinq ans, Ottawa a remboursé 46,7 milliards qui ont fait passer sa dette de 71 % du PIB à moins de 50 %. Mais, ô paradoxe, si cela a été possible, c'est qu'Ottawa va toujours chercher dans la poche des contribuables les mêmes 15,9 % d'un PIB annuel qui, lui, n'a pas cessé d'augmenter alors que le ratio de ses dépenses a beaucoup diminué. Depuis 1996, les revenus d'Ottawa ont grimpé de 135 milliards à 174 milliards, et ils atteindront 211 milliards en 2006. Une augmentation de 56 % en dix ans, malgré les baisses d'impôts!

Conséquence de cette stratégie: ce sont les provinces qui subissent le contrecoup. Ainsi, la mise à jour d'hier nous annonce qu'au moment même où Ottawa enregistrait un surplus de 8,9 milliards, l'an dernier, les provinces faisaient face à un déficit global de 300 millions. Pourtant, Dieu sait que les provinces ont à offrir des services de première ligne dont les coûts ne cessent de grimper à une vitesse folle!

Si les projections présentées par le ministre des Finances s'avèrent, l'excédent budgétaire fédéral atteindra un minimum de cinq milliards cette année, le double l'an prochain et le triple l'année suivante. Pour les six années qui viennent, l'excédent cumulatif serait de 71 milliards... On ne rigole plus: Ottawa accapare désormais une proportion anormalement élevée des impôts compte tenu de ses responsabilités fondamentales.

Dans ces conditions, les Canadiens sont en droit d'attendre de leur gouvernement central qu'il réduise ses impôts ou qu'il cède un de ses champs de taxation — la TPS, par exemple — aux provinces afin de leur permettre de financer les services publics essentiels sans avoir à augmenter leurs propres impôts.

jrsansfacon@ledevoir.ca