L'oeuf ou la poule

Forts de leurs victoires aux législatives, les démocrates n'ont pas tardé à dévoiler leurs cartes concernant le dossier irakien. Avant-hier, les leaders du parti ont fait la tournée des plateaux de la télévision américaine pour réclamer un retrait des troupes débutant d'ici quatre à six mois. Cette position contrastant, quelque peu il est vrai, avec les propos tenus avant le jour du scrutin, ils ont justifié l'urgence qu'induit leur souhait en martelant que le vote de la semaine dernière était en fait une sanction claire et nette de la politique menée en la matière par l'administration Bush.

Le raisonnement de la nouvelle majorité du Congrès est aussi simple que limpide: la présence de l'armée américaine étant une des principales causes des énormes problèmes auxquels sont confrontés les Irakiens, elle doit plier bagage (et armes!) au plus vite. De fait, dans l'esprit des démocrates évidemment, le retrait ne doit pas être seulement progressif, il doit aussi être fixé dans le temps. Cette suggestion, la Maison-Blanche ne veut pas l'étudier ne serait-ce qu'une seconde.

En effet, pour la Maison-Blanche fixer l'heure de départ du dernier GI n'a pas les apparences ou attributs d'une bonne idée, mais bien celles du cauchemar. Son analyse? Un retrait hâtif, daté, se soldera par une guerre civile entre sunnites et chiites en plus d'encourager les Kurdes à faire sécession. Qui plus est, cela ferait notamment le bonheur de Moqtada al-Sadr dans la mesure où toute initiative de l'administration Bush sur ce terrain aurait la conséquence suivante: le jeune leader religieux ordonnerait à sa milice de l'armée du Mahdi d'adopter un profil bas jusqu'à ce que le dernier GI retourne au bercail. Après quoi... sortez les fusils, aiguisez les couteaux.

En tout cas, si l'on se fie à l'attitude adoptée par le nouveau patron, côté républicain, de l'affaire irakienne, il s'agit évidemment du coprésident de l'Irak Study Group James Baker, tout changement à la stratégie suivie jusqu'à présent est envisageable à l'exception d'un départ daté du contingent américain. À son avis, tout repli rapide se traduirait par une partition de l'Irak qui ébranlerait de facto toute la région. En clair, une guerre dépassant les frontières de l'Irak serait plausible.

Cette hantise d'une dégradation aussi ample que profonde est fort probablement à l'origine des avances que le premier ministre Tony Blair vient d'effectuer. Reprenant à son compte l'une des propositions articulées par l'Irak Study Group, il invite à son tour les gouvernements iranien et syrien à se mêler du dossier. Plus exactement, il espère que le poids lourd de l'axe du mal, l'Iran, et le garnement des environs, la Syrie, se montreront de bonne volonté et agiront de façon à pacifier durablement l'Irak. Soit Blair est un vulgaire opportuniste, soit un crédule.

En attendant que les uns et les autres se branchent, cette histoire d'un retrait des troupes américaines est à l'image de l'oeuf et de la poule. Qui est arrivé en premier?