La revanche du père

Le départ de Donald Rumsfeld symbolise avec éclat la chute des néoconservateurs, ces mauvais génies de la politique américaine. Après avoir imprimé une influence notable mais malfaisante sur la vie politique américaine, ils ont été renvoyés par ceux-là mêmes qu'ils avaient méprisés. De qui s'agit-il? Les vétérans de l'administration Bush père.

Il y a environ deux ans de cela, l'excellent magazine d'information Frontline de PBS — un sujet, une heure! — avait dressé un portrait saisissant des relations entre Bush père et Bush fils. Dans leur document, les réalisateurs s'étaient attachés à décliner, entre autres choses, comment et pourquoi le fils s'efforçait souvent de prendre à revers ce que son aîné faisait ou avait fait. Ce désir consistant à tuer le père, Bush fils l'a amorcé ainsi: sous l'impulsion de sa femme Laura, il a rejoint l'église des Méthodistes dans les années 80 provoquant ainsi la colère des parents qui jugeaient ces derniers trop rigoristes. Après ce premier acte, Bush allait effectuer une série de gestes allant tous dans le même sens jusqu'à ce jour où, point d'orgue de sa quête, il a formé son premier cabinet.

Autant le père s'était entouré d'adhérents à la realpolitik auxquels il ordonnait de tenir les religieux et les «néocons» le plus loin possible de la Maison-Blanche, autant le fils a pris un malin plaisir à faire le contraire. L'exemple des exemples? La nomination de Donald Rumsfeld, mentor de Dick Cheney, au ministère de la Défense. Alors qu'il occupait des postes influents dans les administrations Nixon et Ford, Rumsfeld s'était employé à miner les ambitions présidentielles de Bush père en le faisant sacrer ambassadeur en Chine, en l'éloignant du centre des pouvoirs. Bref, Rumsfeld était en quelque sorte son ennemi juré.

Chez Bush père, ce ressentiment à l'endroit de l'ex-patron du Pentagone devait s'aiguiser lorsque ce dernier signa, avec d'ailleurs Paul Wolfowitz figure de proue idéologique des néocons, l'une des pires critiques à son égard. En effet, après la première guerre du Golfe, ce duo a rédigé un texte dans lequel il affirmait qu'en n'ayant pas pris la route de Bagdad une erreur monumentale, donc historique, avait été commise. Une autre allait être commise, mais dans un sens différent, qui éclaire passablement le dernier acte, soit le retour de la garde rapprochée du vieux Bush.

Au début de son premier mandat, George Bush fils a désigné Brent Scowcroft, meilleur ami de son père et ex-chef du Conseil national de sécurité, président du Foreign Intelligence Advisory Group. Jusque-là, rien à dire, si ce n'est que jamais ce vétéran n'a été consulté. Qu'on y pense, l'homme dirige un groupe chargé de donner son avis sur la politique étrangère au locataire de la Maison-Blanche, celui-ci part à l'assaut de l'Irak avec l'intention avouée d'implanter la démocratie dans tout le Moyen-Orient et de remodeler toute la région, et ne lui en touche pas un mot. Ni d'ailleurs à l'autre grand ami du père, l'ex-secrétaire d'État James Baker. Bonjour l'ambiance!

Cette attitude a eu pour conséquence de libérer la parole du duo Baker-Scowcroft et de son protégé et successeur de Rumsfeld, soit Robert Gates, ex-numéro deux du Conseil national de sécurité et ex-directeur de la CIA sous l'administration de l'on sait qui. Selon ce trio, la posture morale imposée par les néocons dans l'aventure irakienne a eu ceci de désastreux qu'elle a gommé tout sens de la nuance, en plus de reléguer la diplomatie à un rôle de figuration et de faire la fortune, idéologique s'entend, des islamistes. En un mot, la gestion du dossier Irak est actuellement en lambeaux.

Il faut donc réparer. Comment? En demandant l'aide des copains de papa qui ont dit oui à condition que l'âme damnée du présent règne soit renvoyée. C'est à se demander si un revirement freudien ne vient pas de se produire.

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