Dégâts culturels

Pour prendre la pleine mesure du sort que réserve le gouvernement Harper aux services culturels des ambassades canadiennes à l'étranger (dont Le Devoir faisait état vendredi), rien ne vaut les comparaisons. En France, le ministère des Affaires étrangères consacre le tiers de son budget à la culture; au Canada, seuls quelques millions du budget de 1,5 milliard de dollars du ministère touchent à l'aspect culturel de la diplomatie canadienne.

Ah! mais la France, quand même! N'est-ce pas fausser le jeu que de se comparer à un pays dont le nom même est synonyme d'art? Fort bien, alors tournons-nous vers de petits joueurs. Que note-t-on? Qu'à Paris même, l'Algérie, l'Irlande, la Suède ont un centre culturel dont le rôle est reconnu.

Peter MacKay, notre ministre des Affaires étrangères, affirme que son gouvernement n'a pas l'intention de fermer le Centre culturel canadien de Paris (le CCC) mais qu'il cherche seulement des manières «d'augmenter l'efficacité» des programmes gouvernementaux. Pourtant, en abolissant des postes, en comprimant les budgets, en refusant de fixer l'avenir, c'est tout le volet culturel de notre diplomatie qui va à vau-l'eau.

Non que la culture ait déjà été une vraie priorité dans le jeu diplomatique canadien. L'importance qui lui a été donnée a souvent été tributaire des guerres que se livraient Québec et Ottawa (la production artistique québécoise écrasant ce qui se fait dans les autres provinces). Mais, au moins, les libéraux fédéraux ont toujours reconnu son apport; sous la direction d'André Ouellet, en 1994, la culture était même devenue l'un des trois piliers de la politique étrangère canadienne. Du coup, des budgets ont débloqué, et le personnel du CCC a été augmenté.

La nouvelle mission a fini par perdre de la crédibilité parce qu'Ottawa a poussé loin la conception de «promotion de l'image du pays» qu'elle y associait. Mais, avec le temps, les outrances se sont calmées, et le CCC, pour poursuivre sur cet exemple, a connu un vrai, et intéressant, renouveau au tournant des années 2000.

Les conservateurs, eux, ne sont pas dans ces chicanes de drapeaux et de territoires; ils ne sont pas dans la culture, point! Ainsi, le gouvernement Mulroney avait voulu fermer le CCC au début des années 90. Et conservateurs puis réformistes se sont souvent indignés aux Communes des subventions versées à des projets artistiques provocants ou audacieux.

Les actuels projets de compressions du ministère des Affaires étrangères, qu'ils se concrétisent ou non, découlent de cette vision très horrifiée de la culture: une bibitte bonne pour quelques excentriques, à laquelle il ne faut pas toucher, et qu'il faut encore moins promouvoir à l'étranger.

Cette méfiance politique se colle à une certaine indifférence institutionnelle. La vitalité de la mission culturelle à l'étranger a été le fait d'individus, qui entraînaient la machine ministérielle à leur suite. Mais y est-on profondément convaincu de la pertinence de la culture pour représenter un pays? Plusieurs croient que non, qu'il s'agit plutôt d'une indifférence qu'on arrive parfois à secouer.

Alors quand l'indifférence rencontre l'ignorance, cela fait évidemment de bien tristes dégâts.

jboileau@ledevoir.ca