Des menaces déplacées

L'Association des jeunes médecins du Québec donne deux semaines au gouvernement du Québec pour abolir toutes les mesures jugées discriminatoires à l'endroit de ses membres, sans quoi elle menace de les inciter à quitter le Québec. La preuve qu'une telle sortie produit son effet, c'est que les médias s'en emparent aussitôt. De là à conclure qu'il s'agit d'une bonne idée, il y a un pas qu'on ne saurait franchir.

Depuis l'affaire de ce jeune médecin de la Rive-Sud à qui on a ordonné de se présenter à l'hôpital de Jonquière, la faveur populaire penche du côté des médecins contre le ministre Legault et sa loi d'exception. Mais ce sentiment d'appui est toujours fragile, et il serait surprenant que la même population ne soit pas révoltée d'entendre des jeunes dont les études ont été assumées en bonne partie à même les fonds publics menacer de quitter le Québec si le gouvernement n'accède pas à leurs demandes d'ici deux semaines.

Ce qu'ils veulent, ces jeunes médecins, c'est d'être payés à la hauteur des médecins d'expérience dès leur sortie de l'université, alors que, depuis 1982, ils reçoivent 70 % du salaire pendant les trois premières années de pratique, à moins de travailler en région; ils demandent aussi que les praticiens de clinique privée ne soient plus soumis à l'obligation d'accomplir 12 heures par semaine d'activités prioritaires, que ce soit à l'urgence ou en centre d'accueil, par exemple, et ce, pendant leurs dix premières années d'exercice. Ils exigent aussi le retrait de la loi d'exception 114, qui vise à assurer l'ouverture des urgences partout et en tout temps, une loi qui pénalise surtout les jeunes, soutiennent-ils.

La plupart des mesures dénoncées sont propres à la pratique médicale locale, mais les jeunes médecins ne sont pas les seuls à devoir se soumettre à des tâches et à des taux de rémunération légèrement différents de ceux de leurs aînés. Il en va ainsi dans toutes les professions, et cela n'a rien de scandaleux. Ils auront bien le temps de profiter de la vie et d'une rémunération exceptionnelle une fois qu'ils auront acquis un peu d'expérience et, malgré leur statut d'entrepreneur indépendant, répondu aux attentes prioritaires d'un système public universel. Qu'il faille en demander davantage à leurs collègues plus âgés, peut-être, mais voilà un autre débat...

Les médecins sont des professionnels respectés. Ils ne sont pas surpayés si on les compare à leurs collègues nord-américains, au contraire. Mais même un jeune médecin sans expérience gagne plus en sortant de l'université qu'un professionnel parvenu au haut de l'échelle salariale après 15 années d'expérience. Dans le contexte actuel, on comprend donc mal la sortie de leur association, dont on se demande si elle ne tente pas simplement de profiter du climat créé par l'adoption de la loi 114 pour ramener sur la table les éternelles récriminations de chaque nouveau contingent de jeunes médecins. Après tout, on n'est pas jeune bien longtemps, et ceux qui protestaient il y a 20 ans contre la règle des 70 % ont maintenant plus de 45 ans, un plein salaire et une bonne clientèle. Un peu de patience, jeunes docteurs, vous aussi sortirez un jour de l'enfer de discrimination que cette société impose à ses jeunes!