Rupture brésilienne

Qu'à la fois le FMI et les sandinistes au Nicaragua saluent la victoire de Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil donne une idée de la quadrature du cercle que s'impose le nouveau président. N'empêche, l'élection de Lula marque pour toute l'Amérique latine un virage hautement prometteur.

Évidemment que la dette brésilienne est un boulet au pied de ses promesses sociales et que cela place Lula entre deux chaises difficiles à rapprocher. Ses créanciers et adversaires veulent croire que les graves difficultés financières qu'éprouve le Brésil deviendront rapidement pour lui une obsession qui biffera toute autre préoccupation. L'histoire politique plus ou moins récente de l'Amérique latine conforte ces conservateurs dans leurs prémonitions: de l'Argentine au Chili se sont amenées au pouvoir des coalitions de centre-gauche dont le projet social-démocrate a trop souvent fini par se noyer sous la surface de la rhétorique, dans l'orthodoxie néolibérale.

L'élection au Brésil n'annonce pas ce détournement, malgré le glissement au centre que Lula a opéré dans son discours politique. Et quoi qu'en dise par avance le nouveau président sur la nécessité de faire les choses «tranquillement», son entrée au palais présidentiel est de l'ordre de la rupture nette avec une décennie de résignation inconfortable à des forces du marché qui ont creusé la pauvreté et les inégalités dans l'ensemble de la région.

Lula porté au pouvoir n'est pas le résultat d'une coalition électorale et circonstancielle, ce qui déjà le différencie d'autres présidents élus en Amérique latine. Son Parti des travailleurs (PT) est un produit mûr de l'histoire, fondé de longue date sur des bases sociales solides et des alliances avec la société civile. Le PT est le résultat de la consolidation d'un mouvement social qui a finalement surmonté le passéisme de la gauche traditionnelle — ce qui n'exclut pas que la gauche soit multiple et impatiente au sein du parti. Il est porteur d'une «troisième voie», si tant est que cette expression usée ait encore un sens, ou sinon d'une modernité de gauche dont on ne peut plus dire qu'elle se cantonne au rôle d'opposition hurlante. C'est une gauche agissante qui, à partir de 1988, a créé avec succès des formes concrètes de démocratie participative dans l'État du Rio Grande do Sul et sa capitale Porto Alegre (où, relevons l'ironie, le PT vient d'être défait aux élections pour cause notamment de déchirements internes).

Si bien que l'élection de Lula n'est pas le produit du messianisme traditionnel auquel des générations de leaders populistes et paternalistes ont habitué les électeurs de l'Amérique latine. Là encore, il y a rupture. C'est surtout peut-être pour cette raison que son arrivée au pouvoir est si encourageante pour l'avenir des choses. Son élection traduit pour la région — et d'autant plus que le Brésil est en Amérique du Sud la clé des résistances à l'unilatéralisme américain — un virage constructif et catalyseur dans l'opposition aux élites nationales corrompues et aux diktats des marchés internationaux.

On ne peut pas perdre de vue que des obstacles de toute sorte viendront l'accabler. Mais l'espoir d'une plus grande justice sociale est tel dans les circonstances qu'il est difficile de ne pas, pour une fois, s'emballer un peu.

gtaillefer@ledevoir.com