Le poison du mépris

Des gaz délibérément surdosés pour neutraliser les kamikazes, des injections d'antidote données en trop petit nombre aux otages pour contenir les «dommages collatéraux» de l'assaut des forces russes contre les rebelles tchétchènes.

Et puis, comme si ne s'imposait pas d'urgence la nécessité de s'amender, le refus des autorités de donner aux médecins, toujours aux prises avec des dizaines de malades dans un état critique, des informations sur la composition du gaz et les dosages utilisés. Plus de dix ans après la chute de l'URSS, le gouvernement russe fait la preuve qu'il n'a rien perdu de ses réflexes anciens et soviétiques fondés sur le mensonge et le secret. Tout cela dégage un poison de mépris pour la vie humaine. Le premier ministre britannique Tony Blair disait hier encore que Vladimir Poutine n'avait eu d'autre choix que d'«agir», reprenant le leitmotiv entendu pendant le week-end dans les capitales occidentales, de Washington à Ottawa. Une réaction terriblement indifférente. Plus révoltant encore est le fait que ce devoir d'action soit présenté comme une excuse aux dérapages de l'intervention.

Ces morts sont des sacrifiés de la politique générale de la manière forte préconisée par M. Poutine depuis son arrivée au pouvoir et que les États-Unis ont entérinée depuis les attentats du 11 septembre 2001. On voudrait pouvoir se dire que le président russe, qui prépare sa réélection au printemps 2004, tirera des leçons ou subira des contre coups qui l'obligeront à négocier avec les modérés parmi les indépendantistes tchétchènes. Ces négociations se sont déjà vues dans les années 1990 et elles avaient donné des fruits, quoique vite gâtés. Mais entre une opinion russe lassée ou carrément haineuse à l'égard de Grozny et une communauté internationale qui détourne le regard, M. Poutine conserve toute liberté de poursuivre sur la voie guerrière. Fidèle à lui-même, et fort de l'utile prétexte au durcissement que viennent de lui fournir les extrémistes qui ont pris les otages, le président annonçait hier un renforcement des forces armées russes en réponse à «la menace croissante du terrorisme international» et rejetait les appels à la négociation du président tchétchène élu Aslan Maskhadov, que l'intransigeance de Vladimir Poutine, justement, a poussé cet été à se rapprocher de la bruyante aile islamiste de la rébellion.

L'espace de dialogue existe, mais le Kremlin a refusé de discuter avec des dissidents de la Grande Russie. Pour peu que l'on s'informe sur le sujet, insinuer comme le fait M. Poutine que ce «terrorisme international» baigne l'ensemble de la petite république musulmane de Tchétchénie, c'est faire mentir la réalité. Si «le pire a été évité» ce week-end à Moscou, comme plusieurs se plaisent à le prétendre, il pourra se produire maintenant en Tchétchénie où les observateurs indépendants s'accordent pour dire que les méthodes de guerre russes appliquées depuis trois ans tombent dans la catégorie des crimes contre l'humanité.

Les événements de Moscou et leurs retombées viennent illustrer le renforcement sous M. Poutine d'une politique autoritaire en Russie où les généraux et les services de sécurité héritiers du KGB jouent un rôle clé au sein de la présidence. En cela, le président russe ne se comporte pas très différemment de Saddam Hussein.