Une démission symptomatique

Survenue de manière imprévue hier matin, la démission de Paul Bégin de son poste de ministre de la Justice vient souligner dramatiquement les tensions qui existent au sein du conseil des ministres et du Parti québécois. Cette cinquième démission d'un ministre en moins d'un an ajoute aux difficultés d'un gouvernement qui semble ne pas savoir comment éviter de telles crises.

Paul Bégin a toujours été un militant exemplaire. Il est de ceux qui croient qu'on s'engage en politique pour changer les choses. À la Justice, il laissera le souvenir d'un ministre activiste. L'adoption de la Loi sur l'union civile illustre bien la détermination que pouvait mettre cet homme de convictions à faire avancer ses dossiers. Son départ est regrettable.

La démission de M. Bégin n'est pas sans rappeler celle, en 1984, d'un groupe de ministres péquistes qui refusaient la mise en veilleuse de l'option souverainiste par le premier ministre René Lévesque. Nous ne sommes pas devant une crise de la même ampleur, tant s'en faut, mais Paul Bégin estime qu'à son tour M. Landry met cette option en veilleuse. Ce n'est pas qu'il doute que l'actuel premier ministre soit souverainiste, tout au contraire. Par contre le refus de celui-ci à s'engager à tenir un référendum est, aux yeux du ministre démissionnaire, une «belle façon de tuer l'idée qu'on dit vouloir vendre». Il dit ainsi à haute voix ce que plusieurs chuchotent dans le parti.

Parce que la souveraineté est le sens premier de son engagement, M. Bégin préfère rejoindre les rangs des souverainistes qui contestent la stratégie étapiste du premier ministre Landry consistant à promettre un référendum dans 1000 jours... à la condition qu'existent alors des conditions gagnantes. Bien qu'il reconnaisse que la première de ces conditions soit la réélection du Parti québécois, l'ancien ministre de la Justice préfère partir. En désavouant ainsi le gouvernement Landry, il en affaiblit la position et les chances de réélection. On retrouve là une manifestation d'impatience propre à nombre de militants souverainistes qui seront ainsi confortés dans leur sentiment.

Son impatience, Paul Bégin aurait été pourtant prêt à la tempérer si ce n'avait été de ce désaveu dont il venait d'être l'objet de la part de ses collègues du conseil des ministres. En son absence, ceux-ci ont pris le contre-pied des positions qu'il avait défendues jusque-là dans le dossier des substituts du Procureur général à qui ils ont accordé la médiation. Il faut reconnaître qu'il était plus qu'indélicat d'agir ainsi envers le titulaire de l'un des plus importants portefeuilles du gouvernement à qui on enlevait toute crédibilité devant les substituts du Procureur général. Ils avaient eu sa tête! Que pouvait-il faire d'autre que démissionner. Ce n'est pas la première fois qu'au cabinet du premier ministre on ne fait pas attention à ces choses. Cette démission aurait pu et aurait dû être évitée. Les conseillers de M. Landry méritent un zéro de conduite.

De ce double désaveu, personne ne sortira gagnant. M. Landry y perd un ministre compétent et engagé qui, par ailleurs, pouvait se faire le porte-parole au sein du conseil des ministres de ceux que l'on appelle les souverainistes de la première heure. Ceux-ci auront le sentiment d'être encore moins écoutés par leur chef. En partant, M. Bégin se prive pour sa part d'une tribune importante pour défendre ses idées. Pire, il exacerbe les faiblesses du mouvement souverainiste en se situant en marge du Parti québécois puisqu'il siégera désormais comme député indépendant. Tout cela au grand plaisir des libéraux et des adéquistes.

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