Théâtre russe

Si subsistaient de minces espoirs de dialogue entre la Russie et la Tchétchénie, ils volent en éclats avec la prise d'otages orchestrée par des rebelles tchétchènes dans un théâtre de Moscou. Vole aussi en éclats le mensonge entretenu par le président Vladimir Poutine, qui ne peut plus prétendre avoir mis le couvercle sur une guerre d'indépendance tout à coup transportée au coeur de la capitale russe.

Que le président Poutine saute sur l'occasion pour affirmer que les cerveaux des graves événements de Moscou sont les mêmes que ceux de l'attentat d'il y a deux semaines dans une discothèque de Bali est de l'ordre de la réaction télégraphiée. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le Kremlin n'hésite pas à faire le pont, commodément, entre le réseau terroriste al-Qaïda et au moins une partie des opposants tchétchènes à l'occupation russe de la petite république musulmane du Caucase. Il fait de la réclame pour la «guerre au terrorisme» du président George W. Bush. Concrètement, les forces russes en Tchétchénie ont obtenu carte blanche des États-Unis pour piller et massacrer en toute impunité.

Pour autant et quoique M. Poutine n'en donne pas de preuves, la présence de la nébuleuse d'Oussama ben Laden en Tchétchénie, où la guerre et l'anarchie sociale et politique ont fait plus de 100 000 morts depuis 1994, est plausible. Movsar Baraïev, l'homme qui serait à la tête du groupe qui a pris d'assaut le théâtre moscovite, a pris le relais du puissant clan mafieux de son oncle Arbi Baraïev (assassiné en juin 2001 par les Russes), que des informations ont relié à al-Qaïda. Un homme dont le pain et le beurre ont été le commerce du pétrole, le contrôle de l'une des routes principales de la région et la séquestration contre rançon, érigée en industrie, de travailleurs humanitaires, de journalistes et de gens d'affaires russes et occidentaux.

La guerre contre le terrorisme international est ainsi menée que la part de la vérité et de la manipulation des opinions devient de plus en plus difficile à faire. Du Yémen à Bali à la Corée du Nord, tout devient ingrédient de propagande antiterroriste.

Dans le cas de la Tchétchénie, le fait demeure cependant que, depuis les attentats de l'an dernier, on a assisté au lâchage occidental des indépendantistes tchétchènes, y compris du président élu démocratiquement en 1997, Aslan Maskhadov, qui disait pourtant s'opposer au recours au terrorisme en Russie comme moyen de résistance. Les pressions occidentales sur le Kremlin pour qu'un rapprochement soit véritablement mis en oeuvre ont disparu alors que M. Maskhadov n'a cessé de lancer des appels à la négociation avec Moscou. De la même manière que les dénonciations, par ailleurs polies, à l'endroit des dérapages russes en Tchétchénie ne font plus partie du discours occidental. Désespérant d'être écouté de l'Occident, M. Maskhadov, de plus en plus isolé, a fini cet été par consolider, apparemment par souci de survie politique, une alliance avec la faction islamiste de la résistance tchétchène.

Avec le résultat que tous les indépendantistes sont maintenant mis dans le même sac. La prise d'otages à Moscou fera paraître vulnérable la présidence de M. Poutine, qui a fondé sa réputation sur la mise au pas de la Tchétchénie. Le plus probable, compte tenu de la façon dont il mène sa barque depuis son arrivée au pouvoir, c'est qu'il réagira mécaniquement en durcissant son approche militaire, avec l'approbation tacite des puissances occidentales.