Indigestion européenne

Un «résultat historique», a plaidé le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. Pour autant, c'est un feu vert méfiant qui a été donné mardi à l'intégration de la Bulgarie et de la Roumanie à l'Union européenne. Pouvait-il en être autrement? Ainsi balisée, cette double adhésion est le signe d'une Europe élargie qui tire certaines leçons de sa boulimie.

Historique mais ô combien malaisé. Les strictes conditions d'adhésion imposées à Sofia et à Bucarest s'inscrivent dans la foulée du non retentissant des Français et des Néerlandais, l'année dernière, au projet de constitution européenne et des réticences massives exprimées par les opinions publiques envers l'élargissement. Les architectes politiques de l'Europe élargie ne pouvaient pas ne pas tenir compte de l'indigestion causée par l'accueil simultané, en mai 2004, de dix nouveaux pays membres, dont huit anciens États communistes.

Ces conditions, dont la sévérité est sans précédent, n'ont pas moins à voir avec les évidents retards de ces anciens pays de l'Est à mettre leurs institutions à niveau, en particulier dans les domaines de la lutte contre la corruption et de l'indépendance de la justice. L'Union européenne se réserve donc le droit, pénalités économiques à la clé, de suspendre l'application de certaines politiques européennes aux deux pays une fois qu'ils seront entrés dans l'UE, le 1er janvier prochain, si leur classe politique s'entête à ne pas appliquer les réformes qu'on attend d'elle.

Les faiblesses persistantes des États roumain et bulgare sont telles qu'il est à se demander pourquoi leur intégration n'a pas été retardée d'un an, ainsi que le permettaient les dispositions d'adhésion. Plusieurs croient qu'ils ne sont tout simplement pas prêts à rejoindre l'Union. Si la Roumanie a fait d'indéniables progrès depuis deux ans, la Bulgarie, où le crime organisé prospère sans se faire embêter par la justice, demeure fort mauvais élève.

Le pari est que cette intégration sous haute surveillance, pour ne pas dire sous tutelle, favorisera leur transition démocratique. Le pari est juste. Les punir en repoussant l'intégration à 2008 aurait provoqué, à l'interne, des crises politiques paralysantes. Si par ailleurs s'exprime dans la rue européenne du ressentiment envers l'élargissement, dans celles de la Bulgarie et de la Roumanie, le sentiment pro-européen est majoritaire et l'opinion est que l'UE tiendra en laisse des élites dont on doute de la maturité politique pour se réformer elles-mêmes.

La Bulgarie et la Roumanie seront les pays les plus pauvres de la nouvelle Europe à 27. Leur intégration boucle la cinquième vague d'élargissement de l'UE. Une croissance phénoménale, et extrêmement coûteuse, accomplie en moins de quatre ans. Cette semaine, M. Barroso a nié l'idée selon laquelle l'UE allait maintenant marquer «pause» dans le processus d'élargissement tout en reconnaissant, ce qui ressemble à un aveu, qu'il ne saurait être question de nouvelles adhésions avant que n'ait été trouvée une solution à l'impasse constitutionnelle dans laquelle se trouve l'Europe.

Les circonstances font aujourd'hui en sorte que les Bulgares et les Roumains font à leur tour les frais du ras-le-bol des opinions européennes et de la «fatigue de l'élargissement» qui se manifeste à l'Ouest. Le ras-le-bol n'est pas près de s'apaiser. D'autres pays frappent à la porte: l'Albanie, les anciens pays de l'ex-Yougoslavie, l'immense Turquie... Autant dire que le moment est venu pour l'Europe de digérer l'expansion galopante de sa frontière.

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