Si fragile

En forme ou pas, l'industrie culturelle québécoise, du moins celle vouée aux disques, aux livres et aux films? À revoir sur plusieurs mois les articles, les chiffres, les analyses, on ne sait plus, tant on passe en peu de temps de parts de marché qui fléchissent à des retournements spectaculaires.

Ce qui démontre une chose: la fragilité de secteurs où les grands coups l'emportent sur la constance, ce qui empêche les analyses à long terme. On l'a encore vu la semaine dernière, alors que l'Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ) publiait son bilan de la vente de disques au Québec en 2005. Les parts de marché ont diminué pour les disques québécois, et 2006 s'annonce de la même eau, mais l'OCCQ refuse d'en tirer des conclusions. En 2004, au contraire, la vente de disques d'ici était en croissance. Mais l'OCCQ se montrait tout aussi prudente, comme elle le fait dans ses bilans de ventes de livres.

Pourquoi? Parce que tout se joue sur quelques disques, un ou deux films, une petite frange d'écrivains: il y a des années avec ou sans Star Académie, un Bon cop, bad cop fait passer le cinéma québécois 2006 de Cendrillon à princesse, et les succès de Marie Laberge occulteront bien des tirages faméliques.

On pourrait croire qu'il est normal que de puissants best-sellers viennent fausser toute analyse, on pourrait même imputer au star-system québécois ces fluctuations majeures. L'année où les stars du livre ou de la chanson ne sont pas là, les Québécois ne dansent pas.

Et pourtant, la télévision, vecteur culturel majeur, démontre l'inverse. L'engouement des Québécois pour leur télévision ne se dément pas. Que passent les émissions, qu'elles varient complètement de genre, qu'on y trouve du pire comme du meilleur, qu'elles s'appuient sur des piliers ou des nouveaux venus, année après année, il est sûr que certaines d'entre elles dépasseront le million de téléspectateurs, et que plusieurs se maintiendront dans les 700 000 et plus.

Ce qui signifie qu'ailleurs, on crie victoire bien vite. Trois films québécois ont spectaculairement marqué l'année 2003, trois autres 2005, mais cela ne fait pas un tournant. Le public suit si qualité ou efficacité (Bon cop et son copain n'est pas de l'ordre du chef-d'oeuvre, mais il sait bien amuser) sont au rendez-vous. Mais il y a bien de la boursouflure dans le marketing du cinéma québécois, qui promeut indifféremment bonbon et navet; le public a appris à se méfier. Ici, ce sont les politiques de financement, qui misent mécaniquement sur des recettes, qui sont à reconsidérer.

Pour la chanson, les preuves ne manquent pas de l'impact majeur de la télévision pour en stimuler les ventes — de Jeunesse d'aujourd'hui à Star Académie. Or on manque actuellement d'émissions de variété. Pour des Richard Desjardins, des Pierre Lapointe ou des Cowboys fringants qui arrivent à se faufiler autrement, combien de voix méconnues?

Quant à la littérature, la pauvre, ses problèmes sont plus profonds: ils relèvent de notre tradition culturelle, où le plaisir de lire doit constamment être réapprivoisé. Le rôle de l'école est ici indispensable. Et nous aurons besoin encore longtemps de Marie Laberge.

jboileau@ledevoir.ca

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