Fragile Musharraf

George W. Bush a encore répété hier en conférence de presse à la Maison-Blanche en présence de Pervez Musharraf que le président pakistanais était un allié «solide» dans la lutte contre le terrorisme. Rien n'est plus loin de la vérité. S'accrochant au pouvoir à Islamabad, M. Musharraf est contesté par une opposition interne hétérogène: celle des partis islamistes, de l'opposition démocratique, des autonomistes baloutches et même de l'armée. Sous les pressions de Washington pour qu'il sévisse contre les extrémistes islamistes qui opèrent à la frontière avec l'Afghanistan, le général est prisonnier d'une contradiction à laquelle il survit laborieusement compte tenu du fort sentiment d'empathie qu'éprouvent pour les talibans de larges segments de la société pakistanaise.

Signe de sa vulnérabilité, M. Musharraf a révélé jeudi que, dans la foulée immédiate du 11-Septembre, Washington avait menacé de bombarder le Pakistan si d'aventure il osait refuser de participer à la guerre contre le terrorisme. Et que c'est «pour le bien de la nation» qu'il a cédé aux injonctions américaines. On suppute qu'il a calculé par cette déclaration pouvoir apaiser ses détracteurs et lancer le message qu'il prend ses distances de M. Bush. Stratégie oiseuse. Étant donné la méfiance qu'il inspire sur tous les fronts, le risque est que ses propos, qui sont de l'huile sur le feu de l'antiaméricanisme pakistanais, creuseront sa fragilité.

Du reste, qu'avait besoin Washington de menacer le Pakistan de le renvoyer à «l'âge de pierre»? Un des trois seuls pays à avoir reconnu le régime taliban à Kaboul avant son renversement, le Pakistan se sera surtout laissé amadouer, quoi qu'en dise M. Musharraf, par la décision de la Maison-Blanche de lever les sanctions économiques imposées contre ce pays en 1998 sous l'administration Clinton et de fournir à son armée des équipements militaires à hauteur de centaines de millions de dollars.

En réalité, les Américains sont frustrés par l'incapacité de l'armée pakistanaise de contrôler le flot de talibans et de militants d'al-Qaïda qui passent la frontière pour aller se battre en Afghanistan. Aussi donnent-ils des signes d'impatience à l'endroit du «pivot» qu'est censé représenter le régime Musharraf dans la guerre contre le terrorisme. Le déploiement de dizaines de milliers de soldats pakistanais n'a pas endigué les passages transfrontaliers aux Waziristan nord et sud, deux provinces largement aux mains des militants islamistes protalibans. En réaction, le président Bush a ouvert la porte cette semaine, ce qui déplaît souverainement à Islamabad, à des opérations militaires américaines en sol pakistanais.

Washington a pris le parti, et paie le prix, d'une réaction étroitement militaire aux attentats du 11-Septembre, faisant l'impasse, au Pakistan comme en Irak, sur les dynamiques sociales internes. Pendant ce temps, Pervez Musharraf a multiplié pour survivre les gestes conciliants à l'égard des partis religieux. À petits pas, le Pakistan donne des signes de talibanisation.

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