La « petite commotion »

Si on en croit un éditorial du quotidien torontois The Globe and Mail publié hier, l'affaire Wong, du nom de sa journaliste-vedette, serait «a small uproar over a provocative question». Traduction libre: une petite commotion suscitée par une question provocante. Commotion, certes, mais petite, certainement pas!

Il est rare que deux premiers ministres prennent la peine de réagir par écrit aux propos d'un journaliste. C'est pourtant ce qui vient de se produire à la suite de la publication de cet article du Globe and Mail associant les tueries de Polytechnique, de Concordia et de Dawson à une supposée marginalisation des non-francophones «dans une société qui valorise les "pure-laine"».

Évidemment, du côté tant de M. Charest que de M. Harper, on a voulu profiter de l'occasion pour prouver aux francophones du Québec qu'il n'est pas nécessaire d'être souverainiste pour se porter à la défense de leurs intérêts. Il s'en trouvera d'ailleurs pour n'y voir que pure récupération électoraliste aux dépens d'une pauvre journaliste, et ces gens n'auront pas tout à fait tort.

Cela étant, les deux premiers ministres ont raison sur le fond puisque, sous le couvert de multiculturalisme bon ton à la mode chez nos élites fédéralistes, les propos de Mme Wong sombrent dans le délire. Affirmer comme elle le fait que «n'importe où, parler de pureté raciale est répugnant, [mais] pas au Québec», cela tient non seulement de la généralisation à outrance mais du préjugé racial primaire. Ceux qui en doutent n'ont qu'à faire le bon vieux test: «N'importe où, parler de pureté raciale est répugnant, [mais] pas à Toronto», ou «pas chez les musulmans», ou «pas chez les Chinois du Canada».

En refusant de reconnaître que les propos de sa journaliste n'étaient pas des questions mais des réponses toutes faites construites sur des préjugés antifrancophones, le Globe contribue à la guerre larvée menée par la presse torontoise contre les revendications du Québec depuis l'échec du dernier référendum. Une majorité de Québécois se dit en désaccord avec le port du kirpan à l'école? Voilà une preuve d'intolérance à l'endroit des minorités religieuses. L'Assemblée nationale adopte à l'unanimité une motion rejetant la création de tribunaux islamiques? Le Globe crie à «l'inimitié à l'endroit des musulmans», au «manque de respect pour la foi et le pluralisme», avant de conclure ex-cathedra: «It is un-Canadian.»

Pourtant, lorsque l'Ontario décide d'emprunter le même chemin quelques mois plus tard, c'est avec compréhension cette fois-ci que le Globe accorde son appui au gouvernement McGuinty en expliquant que «les Canadiens croient dans l'importance des valeurs communes, des droits des femmes et de l'égalité devant la loi». En somme, si les Québécois disent non, c'est qu'ils sont intolérants, alors que si l'Ontario suit la même ligne, c'est qu'il respecte les valeurs canadiennes d'égalité...

En se portant à la défense de sa journaliste dans son édition d'hier, le Globe affirmait trouver normal qu'on «pose des questions difficiles et explore des avenues inconfortables». Qu'est-ce à dire? Qu'on peut affirmer sans preuve que le Québec est une société qui tolère le racisme puisque cela constitue tout au plus une avenue d'explication «inconfortable»?

Samedi dernier, le jour même où paraissaient les propos de Mme Wong, l'éditorial du Globe blâmait le premier ministre Jean Charest de réclamer le maintien du registre des armes à feu. Il n'y a aucun lien entre le registre et le crime, écrivait-on. La loi 101 et le crime, oui, mais l'enregistrement des armes, non? «Inconfortables», dites-vous?

Nos collègues du Globe ne s'excuseront pas, c'est leur choix. Mais ils devraient avoir la décence de reconnaître que leur maladresse intellectuelle cache un brin de cette condescendance paternaliste que cultivent malgré eux toutes les sociétés majoritaires à l'endroit des minorités, ce que sont toujours les Québécois au sein du Canada. Cela ne fera pas oublier leur mépris, mais ce sera toujours ça de pris.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 septembre 2006 18 h 43

    Remarquable!

    Voilà un éditorial à mon sens remarquable. Félicitations à l'auteur.