Un Québec désarticulé

Les dernières données du recensement 2001 publiées cette semaine par Statistique Canada nous apprennent que de plus en plus de couples optent pour une union libre au lieu d'un mariage conventionnel quand vient le temps de vivre à deux. Voilà une information qui peut sembler porteuse d'une volonté positive de changement mais qui, en réalité, a de quoi inquiéter.

En cinq ans, soit entre 1996 et 2001, le nombre de couples vivant en union libre s'est accru de 25 % au Québec. Au total, 30 % des couples québécois vivent en union libre, comparativement à 12 % seulement dans le reste du Canada. Dans certaines régions comme l'Abitibi et la Côte-Nord, ce taux atteint respectivement 37 et 35 % alors qu'il baisse à 25 et 26 % à Montréal et à Laval.

Les couples du Québec seraient-ils à ce point plus évolués, plus libérés, plus sûrs d'eux-mêmes et de leur relation amoureuse que leurs semblables du reste du pays? Ou, au contraire, ne seraient-ils pas plus indécis, moins prêts à s'engager à plus long terme, même après la naissance d'un enfant?

En 2001, 29 % des enfants du Québec vivaient dans des familles d'union libre contre seulement 8,2 % ailleurs au pays. Or les études les plus sérieuses montrent que les unions libres se terminent plus souvent par une séparation que les mariages traditionnels, que les enfants nés de ces unions vivent la séparation de leurs parents à un âge de plus en plus jeune et sont eux-mêmes davantage susceptibles de se séparer une fois devenus adultes. Des préjugés réactionnaires que tout cela? Non, des faits qui nous interrogent.

Évidemment, le risque est élevé de tirer des conclusions trop générales de ces données. L'union libre s'est répandue chez nous il y a une trentaine d'années en réaction à une pratique religieuse stricte et un mode de vie traditionnel perçus comme étant des freins à l'épanouissement de la fraction nouvellement instruite de la jeunesse québécoise. Chez bien des jeunes filles de l'époque, plus éduquées que leurs mères, le mariage était synonyme de renoncement à une vie professionnelle et sociale bien remplie. Faute de modèles différents et stimulants venus d'un monde adulte incapable de se tenir debout et de répondre de façon ordonnée aux aspirations de cette jeunesse en mal de changements, cette frange de jeunes s'est imposée sans rencontrer de résistance et a opté pour le rejet pur et simple de l'engagement formel en amour, lui préférant l'union libre et temporaire.

Malheureusement, comme c'est souvent le cas lors de bouleversements de cette ampleur, on a jeté le bébé avec l'eau du bain. Aujourd'hui, l'union libre n'est plus un acte de révolte ou de libération, ni même une forme d'expérience de la vie à deux, mais bien souvent un moyen de se procurer rapidement le beurre et l'argent du beurre, le plaisir de la vie à deux mais sans aucun engagement réciproque, pas même après la naissance d'un enfant. Pire, cette façon de ne pas s'engager reçoit aujourd'hui l'appui spontané des élites adultes qui perçoivent encore cette union comme avant-gardiste, ce qu'elle n'est plus, allant jusqu'à recevoir l'annonce du mariage plus officiel d'un enfant comme un échec!

En fait, parce que le mariage n'a jamais été remplacé par une autre forme d'engagement formel, l'union libre généralisée comme noyau de base de notre société participe aujourd'hui de cette désarticulation sociale du Québec (et d'autres sociétés, à un moindre degré) dont on peut observer les multiples symptômes. Ainsi, ce n'est peut-être pas un hasard si le Québec se retrouve aujourd'hui non seulement avec le plus grand nombre d'unions libres, surtout en région, mais aussi avec le plus grand nombre de suicides chez les jeunes hommes (dont la palme pour la province revient aussi à l'Abitibi), le plus grand nombre d'avortements au pays chaque année (plus de 28 000 en 2000, en hausse fulgurante), le pourcentage le plus élevé de familles monoparentales (et pauvres) et le taux le plus élevé de décrochage scolaire au secondaire... Cela ne fait-il pas un peu trop pour une petite province qui prétend s'offrir en «modèle» au monde?

jrsansfacon@ledevoir.ca