Une expulsion insensée

Une famille algérienne installée à Montréal depuis plusieurs années a choisi de défier la loi et d'ignorer l'ordre d'expulsion dont elle est l'objet. Cette situation place le gouvernement fédéral dans un grand embarras. Et, plutôt que de laisser perdurer le suspense, le ministre de l'Immigration, Denis Coderre, devrait utiliser son pouvoir discrétionnaire et garder ici une famille qu'il serait insensé de renvoyer en Algérie.

Yakout Seddiki et Mourad Bourouisa font partie des quelques centaines d'Algériens à qui on a refusé le statut de réfugié politique et qui sont sommés de retourner en Algérie, à la suite de la levée du moratoire sur les renvois dans ce pays, annoncée en avril dernier. Refusant de se présenter comme prévu à l'aéroport de Dorval, dimanche, le couple a trouvé refuge dans une église de la Petite-Bourgogne, à Montréal. Les agents fédéraux forceront-ils les portes de l'Église pour arracher le couple et leur enfant de deux ans aux bras protecteurs du révérend Darryl Gray? L'incertitude demeurait hier soir, au moment de mettre sous presse. Mais déjà, le ministère fédéral de l'Immigration a perdu la bataille de l'opinion publique, devant cette femme en larmes, enceinte et en proie à un intense stress. Quelle parfaite illustration du caractère inhumain de l'immense machine bureaucratique devant un drame personnel!

Les choses sont évidemment plus complexes qu'il n'y paraît à première vue. Cependant, le ministère de l'Immigration récolte aujourd'hui le fruit des nombreuses erreurs de son gouvernement. Il faut dire que la situation en Algérie est particulière, en ce sens que la pernicieuse guerre civile qui y a cours s'est étalée sur plusieurs années. Le moratoire a donc été en vigueur sept ans, période qui a laissé amplement le temps aux Algériens fuyant leur pays de refaire leur vie ici. C'est le cas du couple enfermé dans l'Église qui a un enfant de deux ans, qui est, lui, citoyen canadien. Le couple a épuisé les nombreux recours prévus par la loi fédérale y compris celui qui permet de rester au pays pour des motifs humanitaires. Pourtant...

Le moratoire a non seulement été de longue durée, mais sa levée a semblé totalement arbitraire. La suspension a coïncidé avec une tournée du premier ministre canadien en Algérie et avec la signature d'un important contrat permettant à SNC-Lavalin d'entreprendre des travaux de dérivation à partir de cinq barrages. Le gouvernement fédéral a-t-il voulu préserver ses relations commerciales avec l'Algérie en redonnant un peu de crédibilité à un régime affaibli? Sinon, comment expliquer qu'il continue de recommander aux touristes canadiens d'éviter l'Algérie? La vérité, c'est qu'un climat de terreur continue de régner dans plusieurs régions du pays.

Le Québec n'a évidemment rien à voir avec ce dossier et, tout en se disant sympathique à la cause du couple algérien, il prend soin de ne pas s'immiscer dans une controverse, de crainte de nuire à la bonne entente qui caractérise les relations fédérales-provinciales en matière d'immigration.

Pour sa part, le gouvernement fédéral ne veut pas créer un précédent. Soit. Mais il doit néanmoins, pour des motifs humanitaires évidents, revenir sur sa décision et permettre aux Seddiki-Bourouisa de rester au pays.