La guerre des mines

Les ressources naturelles sont aux années 2000 ce que l'informatique ou les technologies de l'information furent aux années 90: elles suscitent une frénésie rarement égalée dans l'histoire de l'économie. À preuve, la violence inouïe qui a caractérisé récemment les feuilletons Arcelor-Mittal et Inco-Falconbridge-Phelps.

Le rythme des fusions et acquisitions effectuées cette année ou en voie de l'être a atteint une vitesse égale, voire supérieure à celle qui avait distingué l'univers informatique avant que celui-ci n'éclate au début des années 2000. Les chiffres en tout cas sont éloquents: le total des transactions réalisées au cours des six premiers mois est en hausse de 40 % sur la période correspondante de 2005. Fait notable, le «gros» de ces transactions touche les ressources naturelles: gaz, pétrole et, en ce qui nous concerne aujourd'hui, les mines.

Cet appétit pour les richesses naturelles a une double origine. En fait, il s'agit de deux pays: la Chine et l'Inde. Avec une croissance économique qui progresse d'environ 8 %, bon an, mal an, ces nations ont un besoin impérieux d'acier, de cuivre, de nickel et autres. Pour satisfaire cette demande, qui, en plus d'être énorme, s'annonce sans fin d'ici à 2012 (à moins évidemment qu'une récession ne fracasse le tout d'ici là), les premiers rôles de l'industrie ont décidé de modifier en profondeur le profil de propriétés.

Mais à la différence, d'ailleurs notable, de ce qui a été constaté lors des consolidations de l'industrie financière et des télécommunications, les changements souhaités ou voulus par les barons des mines ont réveillé et aiguisé le nationalisme économique. Plus que tout autre, l'épisode Arcelor-Mittal est emblématique du retour du patriotisme économique.

Mittal avait à peine lancé son OPA hostile sur Arcelor que la direction de cette dernière en appelait aux gouvernements français et luxembourgeois. En coulisses, ces derniers ne se sont pas gênés pour jouer du coude afin de contrecarrer cet industriel Mittal venu d'ailleurs. S'il est exact que Mittal, premier actionnaire de l'entreprise qui porte son nom, a grandi en Inde, sa compagnie est enregistrée aux Pays-Bas en plus d'être dirigée de Londres.

Toujours est-il que, dans la foulée de cette résurgence du nationalisme économique, plusieurs gouvernements européens s'y sont mis. Les Polonais pour empêcher l'acquisition d'une institution financière par des Italiens, les Espagnols celle d'une compagnie de gaz par des Allemands, etc. Ces gestes effectués par des élus, des premiers ministres, des ministres des Finances et autres, ont encouragé la direction d'Arcelor à un point tel qu'elle en rajoutait une bonne dose.

En effet, il y a trois semaines environ, le grand patron d'Arcelor a invité le russe Severstal à camper la fonction de cheval blanc, de paravent, sous prétexte que celui-ci partageait les «valeurs européennes». CQFD: Mittal est un vulgaire péquin venu d'un pays lointain alors que les hommes d'affaires russes, c'est bien connu, sont au-dessus de tout soupçon. Un peu plus et le président d'Arcelor aurait composé une ode pour vanter l'honnêteté des oligarques russes.

Cette diversion, ou plutôt la multiplication d'attaques articulées à l'aune du nationalisme économique, n'a pas fait illusion. La logique financière, et strictement elle, a fini par l'emporter: les actionnaires d'Arcelor ont finalement accepté l'offre de Mittal, qu'il avait bonifiée de 40 % depuis janvier. Ironie de l'histoire, la canadienne Dofasco va se retrouver là où elle ne voulait pas être. En effet, il y a un peu plus d'un an, Dofasco avait refusé les avances de l'allemand ThyssenKrupp pour mieux accepter celles d'Arcelor. Et alors? Un accord passé entre l'allemand et l'indien prévoit que le second vendra Dofasco au premier.

Cela étant, la proposition déposée, il y a une semaine seulement, par la société américaine Phelps Dodge d'acheter Inco et Falconbridge laisse envisager une bataille aussi rude que celle observée entre Arcelor et Mittal. Les deux canadiennes, Inco et Falconbridge, voulaient fusionner, mais butaient sur les autorités réglementaires européennes. D'où ce mariage à trois avec Phelps. Mais, voilà, c'était compter sans la ténacité de la société anglo-suisse XStrata qui a décidé de faire une offre concurrente pour mettre la main sur Falconbridge seulement.

En attendant la suite, notons simplement ceci: entre l'appétit de la Chine et de l'Inde, le nationalisme des uns et l'avidité des autres, les coûts inhérents à ces acquisitions ne sont pas alignés sur les principes fondamentaux de l'économie. Les derniers indices sur les prix des matières premières indiquent que la valeur des compagnies concernées est appelée à diminuer. Cette fois-ci, les canadiennes ne seront pas les dindons de la farce.

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