L'ennemi fuyant

Entre la guerre en Afghanistan et celle annoncée en Irak, le monstre al-Qaïda se remanifeste en tuant à l'explosif près de 200 touristes étrangers dans une boîte de nuit de l'île de Bali. Un geste absolument répugnant qui, au-delà de toute interprétation politique, dépasse l'entendement. Qu'il faille s'en remettre à George W. Bush pour faire obstacle à ce fanatisme n'est pas plus rassurant.

Si les trois attentats commis récemment contre les Marines au Koweït, le pétrolier français Limburg au large du Yémen et la discothèque de Bali «ne sont pas des coïncidences», ainsi que l'ont reconnu en fin de semaine les services de renseignements américains, alors il faut y voir une indication qu'al-Qaïda et son réseau apparemment tentaculaire de cellules terroristes ont survécu, en se dispersant, aux bombes larguées en Afghanistan pour chasser le régime taliban.

Encore qu'on ne sache pas dans quel état survit la pieuvre. Dans les années 90, les groupes terroristes ont eu tendance à déplacer leur centre de gravité du Moyen-Orient vers l'Asie du Sud-Est et l'Asie centrale. Si l'Indonésie et sa vitale industrie touristique dans l'île hindouïste de Bali ont été frappées samedi, disent certains experts, c'est parce qu'il s'agissait pour al-Qaïda ou ses dérivés d'une cible molle — ce qui rend le geste d'autant plus lâche. La présidente indonésienne Megawati Sukarnoputri, question de ménager l'électorat musulman, a jusqu'à maintenant hésité à s'attaquer aux mouvements islamiques radicaux, alors qu'en Malaisie, à Singapour et aux Philippines, les autorités ont considérablement bousculé les réseaux d'al-Qaïda.

En réaction à l'odieux massacre de Bali, le président George W. Bush a dit qu'il faudrait en tirer les «leçons», déclarant que faire la guerre à l'Irak — dont les liens avec al-Qaïda ne sont pas par ailleurs entièrement démontrés — ne l'empêcherait pas de livrer bataille au terrorisme sur d'autres fronts. Peut-être. Autant dire que ces leçons sont déjà toutes tirées et que l'attentat de Bali — qui renvoie à l'assassinat de 58 touristes étrangers sur le site touristique égyptien de Louxor en novembre 1997 — confortera la Maison-Blanche dans l'idée mécanique que la méthode dure est le début, le milieu et la fin de la lutte antiterroriste. D'autres solutions sont possibles, mais qui demanderaient apparemment une intelligence sociale que M. Bush n'a pas la patience électorale d'articuler. Ainsi, la logique réciproque de la vengeance, les graves déficits démocratiques dans le monde et le fanatisme anti-occidental de la nébuleuse islamiste violente garantissent pour longtemps l'effet de radicalisation.

Ce qui vient de se produire à Kuta remet pourtant en question la nécessité martelée par M. Bush de faire la guerre contre Saddam Hussein. L'attentat éclaire par la bande son obsession irakienne en accréditant la thèse que les Américains cherchent avant tout à mettre la main sur les ressources pétrolières de l'Irak. Si al-Qaïda est en train de se reconfigurer, alors la «guerre contre le terrorisme» passe moins par le bombardement plus ou moins unilatéral de Bagdad que par une stratégie antiguérilla fondée sur des gouvernements solidement coalisés par l'intérêt commun. Il n'est en outre pas invraisemblable de penser qu'une «diplomatie de la prévention» permettrait de construire des paix plus durables que les «guerres préventives» auxquelles nous convient les États-Unis dans le cadre de leur nouvelle stratégie de sécurité nationale rendue publique en septembre.

De l'Afghanistan à l'Irak, la stratégie américaine n'annonce pour le moment qu'un ordre du monde bâti sur l'insécurité et un braquage du monde musulman dont la mouvance terroriste saura sûrement se nourrir.