Démocratie militaire

Il faudra avoir la mémoire bien courte et compter sur l'amnésie générale des opinions publiques pour prétendre que les premières élections législatives en cinq ans qui avaient lieu hier au Pakistan feront automatiquement oeuvre de démocratisation de sa vie politique. Washington osera peut-être l'affirmer qui n'a d'intérêt pour le président Pervez Moucharraf, parvenu au pouvoir par coup d'État en octobre 1999, que dans la mesure où il s'est joint à sa guerre contre le terrorisme et a adopté ses positions antitalibanes.

La légitimité dont le président pakistanais cherche aujourd'hui à s'envelopper par ce scrutin est perdue depuis plusieurs mois. En avril dernier, il se faisait organiser un référendum gagnant (un absurde taux de 97,5 % des voix lui a été attribué) qui lui garantissait un autre quinquennat de présidence. Il a ensuite modifié la Constitution pour pouvoir dissoudre l'Assemblée nationale s'il le jugeait nécessaire et donner aux militaires un plus grand rôle d'encadrement politique à travers un nouveau Conseil national de sécurité. Du même souffle, il a interdit par décret aux deux principaux candidats au titre de premier ministre, Benazir Bhutto et Nawaz Sharif, tous deux en exil, de participer aux élections.

Difficile de ne pas convenir avec Human Rights Watch que le Pakistan est moins le théâtre d'une transition démocratique que d'un renforcement du pouvoir militaire. Que M. Moucharraf ait donc promis, la veille des élections, de rendre au futur premier ministre «tous les pouvoirs exécutifs» est à prendre avec un grain de sel gros comme la pesante influence de l'armée dans l'histoire du pays. La capacité d'un dictateur à défendre les valeurs démocratiques ne cesse d'étonner. D'autant qu'en l'occurrence, accuse l'opposition, les manipulations électorales du pouvoir ne se comptent plus: intimidation et exclusion de candidats antimilitaires, redéfinition des limites des circonscriptions au profit des généraux et biais de la machine d'État pour le Pakistan Muslim League-Quaid (PML-Q, pro-Moucharraf).

Pourtant, la limpidité des desseins du général-président n'empêchera pas ces élections de déranger la vie politique pakistanaise. Le régime a tout fait pour affaiblir les principaux partis, mais les indications laissaient quand même entrevoir un résultat serré entre le Pakistan People's Party de Mme Bhutto et le «parti du roi» pro-Moucharraf. Parmi la soixantaine de partis en lice se trouvait en outre une nouvelle alliance de six partis islamistes purs et durs qui pourraient, dans la formation d'une coalition gouvernementale, prendre une place dont le régime ne voudrait pas. Les tensions qui s'annoncent diront si Pervez Moucharraf est prêt ou non à céder son monopole sur le pouvoir.

gtaillefer@ledevoir.com