Victoire bancale

L'élection haïtienne s'est conclue dans une confusion certaine. Selon des informations officielles, les bulletins blancs ont été écartés. D'après des porte-parole tout aussi officiels, un pourcentage de ces bulletins a été alloué aux diverses formations en proportion de leurs résultats. Résultat? La victoire de René Préval est quelque peu entachée.

De tous les commentaires formulés au cours des deux derniers jours, on retiendra tout d'abord celui du conseiller diplomatique brésilien. À noter que puisque le Brésil commande la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), les mots de cet homme ont du poids. Toujours est-il que notre diplomate a affirmé qu'au «regard de l'ambiance dans le pays, cela [la victoire de Préval] serait la meilleure solution». Décryptons.

L'ambiance. Quelques heures après le début du décompte du scrutin, les premiers résultats communiqués indiquaient que René Préval était bon premier devant ses concurrents, mais pas suffisamment pour éviter un deuxième tour. Puis, au fur et à mesure que l'inventaire des bulletins s'est poursuivit, on a observé une réduction, très faible il est vrai, de l'avance de Préval, ex-premier ministre de Jean-Bertrand Aristide et seul président élu à avoir complété son mandat.

C'est alors qu'on a découvert des milliers de bulletins dans une décharge. Tout le monde les a vus, mais personne, y compris les observateurs internationaux, n'a analysé le contenu, le choix des électeurs. Sauf que Préval a sauté sur l'occasion pour évoquer une fraude conçue afin de lui enlever la victoire au premier tour. Pour une raison qui nous échappe totalement, Préval voulait à tout prix se soustraire à un deuxième tour. Pourtant, avec 49 % des suffrages au premier tour et une concurrence très éclatée, l'ex-premier ministre d'Aristide était presque assuré de remporter la mise.

Dans la foulée de l'épisode dit de la décharge, Préval a appelé les gens à manifester. Des milliers d'Haïtiens sont descendus dans les rues de Port-au-Prince, de Cap-Haïtien, des Gonaïves et d'ailleurs. D'autres ont érigé des barricades sur les routes. Bref, la MINUSTAH perdait le contrôle de la situation au fur et à mesure que le chaos grandissait.

C'est dans ce contexte que la deuxième partie du commentaire du diplomate brésilien prend toute son importance, soit: «Cela [la victoire de Préval] serait la meilleure solution.» Tout un chacun aura évidemment remarqué que cette phrase a été conjuguée au conditionnel. Bon. Que s'est-il passé? Des membres de la MINUSTAH et de la Commission électorale haïtienne ainsi que les ambassadeurs du Canada, des États-Unis et de la France ont rencontré des représentants de Préval. Et ce, sans qu'aucun avocat ou leader des autres formations soit présent. On insiste: la classe politique du pays a été totalement ignorée.

Et maintenant, le vaudeville. Comment Préval a-t-il été déclaré vainqueur? Si on se fie aux propos de certains responsables de cette élection, il a été décidé de ne pas calculer les 80 000 bulletins blancs. D'autres assurent qu'ils ont été répartis entre les diverses formations en considérant leur pourcentage enregistré lors du scrutin. Enfin, il semblerait qu'une proportion de ces bulletins ait été comptabilisée et que le reste ait été rejeté. Comprenne qui pourra.

Afin que le vaudeville soit bien réel, on notera qu'après la négociation entre les acteurs de cette pièce, bien des observateurs internationaux n'ont pas demandé leur reste et sont partis en catimini ou à l'anglaise. C'est au choix.

Au terme de cette élection, on a le sentiment très désagréable qu'elle a en partie été une mascarade. Chose certaine, la crédibilité de cet exercice démocratique a été passablement altérée par l'usage du forceps par des gens qui tenaient à précipiter le tout.

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