Soldats de deuxième classe

S’il ne s’agissait que d’un manuel d’instructions à traduire! Mais les réticences des forces armées canadiennes à l’égard du français sont bien plus profondes, comme le soulignait encore la semaine dernière le Commissariat aux langues officielles. Le nouveau gouvernement conservateur, massivement unilingue, ne risque toutefois guère d’y être sensible.

On peut résumer simplement la place du français dans l’armée canadienne: «Les langues officielles ne sont pas intégrées à la culture organisationnelle.» Cette phrase, tirée du rapport Vérification de la langue de travail au Quartier général de la Défense nationale rendu public la semaine dernière par le Commissariat aux langues officielles, condense des décennies de résistance.
Officiellement, le statut du français s’est amélioré dans l’armée: la haute direction est bilingue et se préoccupe de la question; on concocte directives, politiques, plans stratégiques (le nouveau est prévu cette année; il remplacera celui de 2003, aux objectifs trop compliqués à atteindre!); on nomme des «co-champions» des langues officielles. Mais «dans les faits, l’efficacité opérationnelle l’emporte sur les droits linguistiques des membres du personnel». Et ce n’est pas près de changer, dit elle-même l’armée, qui a chipoté sur quatre des 12 recommandations de la commissaire Dyane Adam.
Va pour officialiser des politiques qui sont toujours sous forme d’ébauche ou pour mener des campagnes de sensibilisation (l’armée promet notamment la «production d’un DVD de haute qualité» pour vanter les mérites du bilinguisme), mais pas question de prendre des engagements concrets tels qu’accorder des promotions aux officiers généraux seulement s’ils répondent aux mêmes exigences de bilinguisme que ce qui est demandé, à des postes équivalents, dans la fonction publique.
Les forces canadiennes refusent en invoquant les mêmes raisons qu’il y a 15 ans: «la formation linguistique coûte cher», a-t-on répondu à Mme Adam. Celle-ci ne s’est pas laissé démonter, répliquant qu’il faut «prendre les mesures qui s’imposent une fois pour toutes». Mais dans cette partie de ping-pong qui dure depuis si longtemps, on sent bien que l’inertie gagnera.
Ce qui est en jeu, ce n’est même pas la traduction de manuels spécialisés, mais la vie au quotidien. Le rapport de vérification est basé sur un sondage auprès de quelque 1900 répondants, auquel s’ajoutent 82 entrevues de fond. On y apprend qu’au quartier général à Ottawa — qui devrait être le fleuron du bilinguisme dans l’armée! — l’anglais domine les réunions ou les communications écrites. Le français? C’est bon pour l’introduction! Et puis, la grande majorité des claviers d’ordinateurs utilisés au QG n’ont même pas d’accents!
Quant aux documents, plusieurs d’usage courant sont toujours en traduction, alors que «certains documents techniques venant des États-Unis ou d’autres pays anglophones ne sont pas disponibles en français». À se demander pourquoi l’armée demandera officiellement une exception pour ne pas avoir à traduire les manuels d’instructions se rapportant à ses nouveaux véhicules blindés, comme on l’apprenait en fin de semaine. S’en tenir à sa politique habituelle de laisser-faire aurait eu le même effet!
Les ministres de la Défense les plus sympathiques au fait français — Marcel Masse dans le gouvernement Mulroney, le libéral John McCallum qui avait pris des engagements intéressants en 2003 — ont échoué dans leurs tentatives de redresser la situation. Croira-t-on que le nouveau ministre unilingue anglophone Gordon O’Connor osera même ouvrir la bouche pour appuyer Mme Adam?

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