Le faiseur de roi

Au lendemain des législatives irakiennes, on s'attendait à ce que le poste de premier ministre revienne à Abdel Mahdi, un des dirigeants du Conseil suprême de la révolution islamique (Sciri). Chose certaine, pour un nombre non négligeable d'élus, il n'était pas question qu'Ibrahim al-Jaafari soit reconduit dans cette fonction. Pour l'ensemble des élus kurdes et sunnites ainsi que pour tous les chiites laïques, le passage de Jaafari aux affaires ayant mis en relief son incompétence à tous égards, le mot d'ordre était n'importe qui sauf lui. Surprise, c'est Jaafari qui a été choisi.

Ce coup de théâtre, car c'est bel et bien de cela qu'il s'agit, porte l'empreinte du pire ennemi, hormis Moussab Zarkaoui, des Américains: Moqtada al-Sadr, le jeune religieux très populaire auprès des déshérités et de tous ceux qui souhaitent l'instauration d'une république islamique en Irak. Fort des 32 voix qu'il détient au Parlement et qui en font le chef de file du plus important bloc de députés chiites au sein de l'Alliance unifiée irakienne (AUI), Sadr a joué le faiseur de roi. À son avantage, bien évidemment.

En échange de son soutien, Sadr a obtenu les garanties suivantes: en plus de défendre certains thèmes de son programme, Jaafari s'est engagé à réserver quatre ou cinq ministères à ses collaborateurs. L'imposition de la charia? Là-dessus, Sadr peut dormir tranquille. Religieux conservateur, Jaafari n'a jamais caché son intention de fondre tout ce qui a trait au mariage, au divorce et à l'héritage dans les commandements de la loi islamique.

Cette alliance entre Sadr et Jaafari a suscité de vives réactions annonçant une période très mouvementée, voire violente. Président de l'Irak, Jalal Talabani a critiqué avec force la mise à l'écart de la Liste nationale de l'Irak de Iyad Alloui qui regroupe ceux et celles qui s'opposent à la mise en place d'une république islamique. Sa fureur est telle qu'il promet de bloquer la formation officielle du gouvernement. Il détient suffisamment de votes pour cela.

Pour les sunnites, l'émergence d'une coalition Jaafari-Sadr s'avère le cauchemar devenu réalité. Ils craignent comme la peste qu'une fois arrivé au pouvoir le tandem Jaafari-Sadr impose son programme de régionalisation qui, s'il est appliqué, permettrait aux Kurdes et aux chiites de bénéficier comme jamais de la rente pétrolière.

Mais, pour l'immédiat, les sunnites craignent pour leur vie. À plus d'une reprise, ils ont accusé Jaafari d'avoir couvert les crimes commis à leur endroit. Ils craignent également que Sadr abuse de sa position pour commander à son armée du Mahdi la chasse aux sunnites. De fait, les leaders sunnites entendent se lier aussi à Allaoui et à un tiers parti pour atteindre le même but que les Kurdes: bloquer la nomination du gouvernement.

À la suite de cette nouvelle distribution des cartes, on constate que le pays se divise plus clairement que jamais entre un bloc chiite homogène et un bloc qui l'est beaucoup moins, soit celui que forment pour l'instant les laïques, les Kurdes et les sunnites. Il est écrit dans le ciel que l'alliance de ces derniers va durer ce que dure le printemps. En clair, les chiites sont là pour longtemps. Et pour la satisfaction de qui? L'Iran.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.