Pas de rapt

Dès demain, et pour deux semaines, les amendements proposés à la Loi sur la protection de la jeunesse, fort controversés, seront passés à la loupe en commission parlementaire à Québec. Comme lors des trois jours d'audience de janvier, ce sont des philosophies d'intervention qui vont s'entrechoquer, sur fond de bouleversantes histoires vécues. Disposer des propositions soumises n'est donc pas facile. Pourtant, le projet de loi résiste aux plus sévères critiques.

Le projet de loi 125 fait une relecture si importante de la Loi sur la protection de la jeunesse qu'il secoue tout ce qui gravite autour de l'aide aux jeunes, notamment en raison de sa disposition la plus controversée: l'instauration de durées maximales d'hébergement.

Si des parents ne sont toujours pas en mesure de s'occuper de leur enfant après un placement allant jusqu'à 12 mois pour un enfant de moins de deux ans et 24 mois pour un enfant de plus de six ans (si «la sécurité ou le développement de l'enfant est toujours compromis»), l'enfant aura dès lors le droit d'accéder à un «projet de vie» stable. En clair: il pourra être retiré à ses parents.

Ainsi exprimée, la mesure a l'air odieuse et les critiques, émanant d'organismes sérieux, ne se sont pas fait attendre, s'en prenant à l'automatisme de la disposition, au rapt bureaucratique d'enfants, à l'adoption tout azimuts. La ministre responsable du dossier, Margaret Delisle, a fort à faire en commission parlementaire pour apaiser les inquiétudes.

Et c'est elle qui a raison: la loi a beau faire frémir, elle n'est pas si carrée.

Ce ne sont pas les dizaines de milliers d'enfants que la Direction de la protection de la jeunesse suit chaque année qui sont en cause dans cette mise en place de délais, mais quelques centaines d'entre eux, qui viennent de milieux où la vie au quotidien est insupportable, inimaginable, et parfois irrécupérable. Des situations dont nul n'aime parler, mais qui pourtant existent, comme l'a souligné un organisme d'aide en janvier. Des enfants qui dérangent la vie de party de leur mère toxicomane qui ne rêve que de s'en débarrasser, des parents complètement indifférents qui reprennent leur enfant juste pour que leur chèque d'aide sociale ne diminue pas, cela arrive.

S'en suit dès lors un cercle vicieux qui peut durer des années et dont l'enfant — sorti de sa famille, rendu à ses parents, sorti à nouveau — n'est jamais gagnant.

Cette fois, une limite est instaurée parce que le manège doit s'arrêter. Mais ce n'est pas une guillotine, c'est une «borne», a répété la ministre. De fait, ce sera au tribunal de mesurer si l'enfant peut ou non retourner chez ses parents. Et si la séparation est nécessaire, il n'en découlera pas automatiquement une adoption: l'enfant pourra aussi être confié à un autre membre de la famille, à un tuteur ou à une famille d'accueil où il restera pour de bon.

La vraie crainte toutefois, c'est que les parents soient laissés à eux-mêmes pour se reprendre en main. Les ressources en désintoxication ne sont pas si nombreuses au Québec, et les services d'aide sont débordés: le tribunal en tiendra-t-il compte quand il évaluera la capacité des parents? La loi devra être plus précise à cet égard. Mais cela n'enlève rien au principe de la stabilité à trouver.

Bien sûr, si la société accueillait mieux les enfants, si les problèmes des familles étaient pris en amont, si les organismes travaillaient main dans la main et disposaient de budgets adéquats, si la pauvreté était enrayée — petit aperçu de commentaires émis en janvier —, on pourrait se passer de ce projet de loi 125. Le toit coule, on met des seaux, on en organise la rotation, mais personne ne pense à réparer le toit, a déploré l'un des intervenants.

C'est vrai, mais nul projet de loi ne peut corriger tous les travers d'une société. Par contre, celui-ci permet de remplacer quelques tuiles. Ce n'est pas négligeable.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.