Vivre et laisser vivre

Plus le temps passe, plus il devient évident que, si la douzaine d'illustrations du prophète Mahomet parue en septembre dernier dans un journal danois a blessé des millions de musulmans à travers le monde, elle a surtout servi de prétexte à un déferlement de violence et de haine qui n'avait rien de spontané. Le moment est venu pour la société civile de réaffirmer son droit inaliénable à la libre expression et son désir de paix.

Depuis deux semaines, un grand nombre de journaux et de magazines européens parmi les plus sérieux ont repris à leur compte les douze dessins publiés par le quotidien danois Jyllands-Posten, que ce soit en guise de défense de la liberté de presse ou simplement à titre de complément d'information pour leurs lecteurs. En Amérique du Nord, la presque totalité des journaux se sont abstenus pour ne pas choquer les membres de la communauté musulmane ou pour ne pas fournir de munitions à ceux qui attendaient l'occasion pour exprimer leur haine de la culture occidentale. Les quelques rares médias, comme Radio-Canada, TVA, Le Journal de Montréal ou Le Devoir, qui ont choisi de présenter avec plus ou moins de clarté un ou quelques-uns des dessins mis en cause l'ont fait dans le respect le plus strict des règles de la déontologie journalistique. Dans aucun cas il n'y a eu volonté de choquer ou de provoquer les membres de la communauté musulmane.

Malgré cela, à écouter certains imams pourtant modérés, cette attitude faite de respect et de retenue ne suffirait pas. Selon eux, la liberté d'expression dont se réclament la société civile et la presse doit s'arrêter là où commence le droit religieux. Dieu ne peut pas faire l'objet de sarcasmes ou de caricatures et, dans le cas du prophète Mahomet, pas même d'une représentation visuelle. Ceux qui brisent ce tabou blasphèment et méritent non seulement la punition de Dieu mais, pour certains plus radicaux, celle des hommes.

Dans la déclaration publique faite jeudi dernier pour exprimer son désaccord avec la manifestation qui doit avoir lieu cet après-midi, le Comité musulman de coordination pour la justice, qui regroupe un grand nombre de mosquées et d'organismes communautaires, en appelait à l'adoption d'une loi «réduisant au crime racial toute manifestation ou déclaration islamophobe». Or les chartes québécoise et canadienne des droits et libertés interdisent déjà la discrimination pour motifs religieux, alors que le Code criminel proscrit l'incitation à la haine.

***

Au Canada, tout citoyen a le droit de croire en un dieu de son choix, le droit de critiquer celui du voisin ou d'affirmer tout haut que le sien est le seul vrai Dieu. Tout citoyen a même le droit de crier haut et fort que l'existence de Dieu est une énorme fumisterie inventée par des hommes pour tromper d'autres hommes.

Il va donc de soi que chacun a le droit d'exprimer ce qu'il pense, comme il le pense, que ce soit verbalement, par écrit, par le dessin, la caricature ou autrement.

Aussi choquant et inutile qu'il soit, le blasphème n'est donc pas un crime et celui qui en serait accusé en fonction des principes édictés par l'une ou l'autre des nombreuses religions pratiquées au pays pourrait invoquer ce droit inaliénable en la liberté d'expression. Cela n'est pas propre à la culture canadienne: déjà, au XVIIIe siècle, Voltaire écrivait: «Je ne suis pas d'accord avec vos idées, monsieur, mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer.»

Cela dit, reconnaissons d'emblée que la vie commune, le civisme et la tolérance suggèrent d'user de ce droit avec jugement, dans le respect de la réputation et de l'intégrité d'autrui. Après tout, ce n'est pas de l'insulte que naissent l'amitié et la paix. Mais passer outre à cette évidence, comme n'hésitent pas à le faire certains magazines satiriques par exemple, ne conduit pas à la prison. Une telle liberté peut déplaire, elle n'en est pas moins fondamentale.

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Tout au cours des manifestations qui ont eu lieu depuis deux semaines, on a entendu des individus se réclamant d'Allah et de Mahomet crier: «Les infidèles doivent mourir!» ou «Massacrez ceux qui insultent l'islam!». Ajoutés au saccage des ambassades du Danemark à l'étranger, ces appels à la haine adressés aux autorités politiques danoises font craindre le pire quant aux relations à venir entre la diaspora musulmane et sa terre d'accueil en pays occidental. D'ailleurs, même si les patrons de presse du pays ne l'avoueront pas, cette peur a aussi joué dans la décision de ne pas publier les dessins danois.

Après New York, Madrid et Londres, le Canada ne peut plus prendre à la légère l'hypothèse qui veut que des groupes terroristes aient déjà pignon sur rue au pays. C'est pourquoi cette majorité de musulmans qui croit au rêve d'élever ses enfants en paix au Canada doit se montrer vigilante devant le risque d'une montée de l'extrémisme dans ses rangs.

Au Danemark, petit pays pacifique semblable au Canada, le seul responsable de l'affaire des caricatures était la direction de ce journal conservateur qui n'a pas su retenir un geste de provocation inutile. On a tort de demander aux autorités politiques des pays où la liberté d'expression est un droit fondamental d'intervenir pour brimer cette liberté. Tous y perdraient, en commençant par les minorités religieuses.

Cette affaire de caricatures n'aurait pas tourné à la foire d'empoigne mondiale si certains imams locaux s'étaient abstenus de promouvoir leur cause auprès de dirigeants politiques du Proche-Orient à l'aide d'autres dessins, beaucoup plus violents que ceux qui ont été publiés. Connaissant les tensions qui opposent des pays comme l'Arabie Saoudite, l'Iran et la Syrie à l'Europe, on comprend que la révolte organisée en haut lieu ait dégénéré, aux dépens du peuple danois, mais aussi de sa communauté musulmane.

Le Canada, comme la plupart des pays développés, est un État de droit qui adopte ses lois selon la volonté librement exprimée de ses citoyens et non pas en fonction d'un code religieux. Grâce à cela et malgré ses faiblesses, notre démocratie est de celles qui protègent le mieux les droits religieux des individus, y compris ceux des minorités qui peuvent, comme ce sera le cas aujourd'hui, manifester librement leur insatisfaction.

Souhaitons de tout coeur que la manifestation qui aura lieu cet après-midi se déroule dans l'ordre et, surtout, qu'elle ne nuise pas aux démarches de rapprochement et de dialogue entreprises par les représentants de la majorité pacifique et sympathique de nos concitoyens de religion musulmane.

j-rsansfacon@ledevoir.com

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3 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 11 février 2006 10 h 43

    Bravo !

    Pleinement d'accord avec la position de monsieur Sansfaçon. Si les lois canadiennes et québécoises sont généralement inspirées de la culture judéo-chrétienne, elles la dépassent en ce qu'elles permettent à tous et chacun et de vivre la religion dans laquelle ils ont été élevés ou de la rejeter partiellement ou entièremenet sans subir de graves préjudices.

  • Flavie Langlois - Inscrite 11 février 2006 17 h 37

    Double standard

    Dans notre société occidentale, il apparaît que nous (majoritairement Chrétiens) avons des droits et qu'eux (Musulmans) ont des obligations. Qu'est-ce que je veux dire par là? Prenons pour exemple - l'extrême - la France.

    L'année dernière, le gouvernement de l'Hexagone passait une loi qui empêche maintenant les jeunes filles musulmanes fréquentant l'école publique de porter le voile islamique. Dans ce cas, notre droit à la laïcisation, à séparer l'Église de l'état, a prévalu sur leur droit à la liberté d'expression, sur leur droit à pratiquer leur religion. Cette année, on publie des caricatures dépeignant leur prophète comme un terroriste, et ce en sachant qu'il s'agit d'un peuple iconoclaste, mais cela est acceptable parce qu'on se prévaut de notre droit à la liberté d'expression.

    Nous devons nous demander s'il ne s'agirait pas d'un double standard. Nous avons le droit d'exprimer notre mépris envers leur religion et ils ont l'obligation de l'accepter sans rechigner. Nous avons le droit d'abroger leur liberté de religion et ils ont l'obligation de comprendre notre philosophie et nos valeurs plus libérales ou éclairées, qui serait bien sûr l'unique justification à ne pas les laisser s'exprimer à leur tour. Avec cette flagrante duplicité morale, faisant reculer la cause de la liberté d'expression, il ne faudrait pas se surprendre que les banlieues parisiennes aient été embrasées il y a quelques mois et qu'un nombre croissant de Musulmans se laissent persuadés par les factions extrémistes qui nous traitent, à juste titre, d'hypocrites.

    Christopher Brown,
    Flavie Langlois
    Montréal, Canada

  • Claudette Bergeron - Abonnée 11 février 2006 21 h 00

    Êtes-vous au courant de la censure politique au Québec ?

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    Liberté d'expression et censure : réponses du Directeur général des élections du Québec.

    http://www.uni.ca/dialoguecanada/index.html