L'âge du oui

Il est facile d'avoir une réaction de parent devant la proposition de hausser de 14 à 16 ans l'âge de consentement aux activités sexuelles. Quatorze ans pour faire l'amour, c'est bien jeune!, pense-t-on spontanément. Mais le Code criminel parle, lui, d'actes sexuels au sens large, ce qui comprend un baiser, un toucher, une caresse... Et ce n'est pas d'éducation que l'on cause mais bien de criminalisation des comportements, avec toutes les dérives qui peuvent en découler.

Dans l'étude la plus exhaustive réalisée à ce jour — celle menée en 2002 auprès de 11 000 jeunes sous la gouverne du Conseil des ministres de l'Éducation du Canada —, on apprend que les deux tiers des élèves de troisième secondaire (14-15 ans) ont déjà donné au moins une fois un baiser prolongé, que plus de la moitié ont pratiqué des caresses sous la taille et qu'environ 20 % de ces jeunes ont eu des rapports sexuels complets. En voilà, du monde concerné par les velléités conservatrices de récrire le Code criminel!

Et que ceux qui y voient un relâchement des moeurs lié à l'hypersexualisation de la société se rassurent: les pourcentages étaient plus élevés lorsque la même question a été posée en 1989. La différence, c'est que les jeunes sexuellement actifs aujourd'hui ont plus de partenaires — ce qui n'a rien à voir avec le Code criminel.

Le nouveau ministre de la Justice, Vic Toews, a certes souligné qu'il ne voulait en rien brimer les amours d'adolescents; il s'agit plutôt de s'en prendre aux prédateurs sexuels, ces adultes qui séduisent les jeunes pour les attirer dans leur lit — l'agression sexuelle étant évidemment interdite à tout âge. Il suffirait d'indiquer qu'il doit y avoir plus de cinq ans de différence d'âge entre les deux partenaires pour qu'il y ait infraction, ont aussitôt indiqué le NPD et des groupes de défense des enfants. Mais le ministre, lui, une fois son ballon lancé, n'a absolument rien précisé.

De plus, au printemps dernier, les conservateurs avaient déposé un projet de loi traitant précisément de ce sujet. En débat, ils avaient souligné qu'on pourrait prévoir une «exemption pour les pairs», mais le projet de loi — que certains députés poussent depuis plus de dix ans! — n'en contenait aucune, se contentant de hausser l'âge partout, sans nuance. Était-il là, le vrai message?

L'urgence d'agir, elle, reposait sur une anecdote survenue il y a un an et qu'on nous a resservie ces derniers jours: l'histoire de ce garçon de 14 ans d'Ottawa, qu'un Américain de 38 ans était venu rejoindre, à la suite d'une cyberrelation, dans le but précis d'avoir des rapports sexuels. Or le Code criminel a été amendé en juillet afin d'élargir la protection contre des adultes qui abuseraient des jeunes: à cet égard, un juge peut tenir compte de la différence d'âge entre les partenaires, de l'évolution de la relation, de l'emprise exercée sur le jeune. L'histoire d'Ottawa — qui s'est retrouvée devant les tribunaux pour enlèvement d'enfant — serait aussi jugée à cette aune de nos jours. Par contre, le couple, pas si rare, où l'un a 15 ans et l'autre 21, peut, lui, avoir la paix.

C'est d'ailleurs pourquoi certains relativisent les comparaisons entre pays différents. Le Canada a l'air bien laxiste avec ses 14 ans, mais dans leur ensemble, les dispositions du Code criminel assurent une protection contre l'exploitation du corps des jeunes, ce qu'on ne retrouve pas nécessairement ailleurs.

Il faut voir enfin le jeu politique à l'oeuvre dans cette affaire. Stephen Harper a un électorat de droite à contenter. En matière de mariages homosexuels, les trois autres partis s'opposent à lui, mais pour ce qui est de l'âge de consentement, les néo-démocrates seraient prêts à le suivre. Et le nouveau ministre Toews fait partie de ces idéologues qui ont un projet à faire passer: pourquoi ne pas se lancer avec un sujet aussi accrocheur?

Mais le champ est plus miné que bien des parents ne le pensent: il vaudrait mieux y réfléchir à deux fois avant d'avancer.

jboileau@ledevoir.ca

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