Question d'apparence

L'achat de matériel militaire fait toujours l'objet d'âpres débats au Canada. Les généraux ont leurs exigences et les fonctionnaires les leurs, alors que les gouvernements trouvent généralement que tout est toujours trop cher, ce qui conduit la plupart du temps à des décisions peu judicieuses. Le cas de ces vieux coucous que sont les hélicoptères Sea King, dont le gouvernement Chrétien avait annulé le contrat de remplacement en 1993, nous le rappelle chaque fois que l'un d'eux s'abîme au sol ou en mer, tout comme ces fabuleux sous-marins d'occasion achetés de la Grande-Bretagne, qui prennent feu en pleine mer.

Un contrat dont l'adjudication fait beaucoup causer depuis quelques mois à Ottawa a trait au remplacement au coût de 4,6 milliards de dollars de la flotte d'avions de transport Hercules, qui achèvent leur vie utile. L'appel d'offres, tel que rédigé, favorise l'Hercules C130J, produit par Lockheed Martin. Son principal rival, l'Airbus A400M, ne peut pas être candidat puisqu'il ne sera certifié qu'en 2008. Les démarches de la société Airbus se sont avérées vaines jusqu'ici, sauf qu'elles pourraient être mieux reçues maintenant que Gordon O'Connor est ministre de la Défense.

Avant d'être élu député conservateur en juin 2004, le nouveau ministre avait, à titre de lobbyiste, tenté d'intéresser le ministère de la Défense à l'Airbus A400M. Brigadier général à la retraite, M. O'Connor a agi comme représentant de plusieurs fournisseurs de matériel militaire pendant huit ans, ce qui fait froncer les sourcils de bien des gens à Ottawa, depuis les compétiteurs d'Airbus jusqu'aux députés de l'opposition.

Ces liens passés avec Airbus ne placent peut-être pas le ministre en situation de conflit d'intérêts direct puisqu'ils ont pris fin il y a deux ans, mais la prudence devrait l'inciter à ne pas intervenir dans ce dossier. S'il décide d'ouvrir le concours à l'Airbus A400M, il apparaîtra vouloir favoriser cet appareil. S'il s'en abstient, certains lui reprocheront de craindre de se mettre justement en situation de conflit d'intérêts alors qu'il faudrait peut-être au contraire donner sa chance à Airbus, dont l'appareil de transport comporte des avantages que ses concurrents n'offrent pas.

En nommant Gordon O'Connor ministre de la Défense, le premier ministre Stephen Harper a placé son collègue dans une situation d'autant plus difficile qu'il proclame avoir les plus hautes exigences sur le plan de l'éthique pour son gouvernement. Ministres, sous-ministres et attachés politiques ne pourront pas agir comme lobbyistes pendant cinq ans après avoir quitté leurs fonctions. On voit mal pourquoi M. Harper ne devrait pas inverser cette obligation et confier la gestion de cet appel d'offres à un autre ministre que M. O'Connor. Ayant lui-même placé la barre très haut en matière d'éthique, le premier ministre ne doit pas commencer à la baisser sous prétexte qu'il est convaincu de l'honnêteté de son ministre. L'observation des années Chrétien et Martin devrait l'avoir convaincu que les apparences sont aussi importantes que la réalité en cette matière.

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