La déraison

Au cours des deux derniers jours, l'émotion suscitée par la publication de caricatures danoises de Mahomet a pris une ampleur aussi violente qu'absurde. Des imams ont adopté le ton du pousse-au-crime tandis que des journaux assurent que les prochains jours «verront une guerre sanglante et une série de conquêtes bénies» lorsqu'ils n'entonnent pas encore une fois la rengaine du complot juif. Faute de distance critique, on est allé jusqu'à licencier le rédacteur en chef d'un quotidien jordanien qui avait osé en appeler à la raison. C'est dire.

Comme c'est toujours le cas avec les politiciens de ces pays où le souci démocratique a l'épaisseur d'une feuille de thé, ceux-ci ont surfé sur la crête de mécontentement dans le but de se confectionner un semblant de virginité politique. Toujours est-il que les ministres de l'Intérieur — les ministres de la torture — des pays musulmans ont fait front commun pour exiger du gouvernement danois qu'il prenne des «sanctions fermes» contre les auteurs des dessins et le journal qui les a publiés. Fermes? Cela mériterait précision.

Sous l'impulsion des uns et des autres, les conséquences ont été multiples. De toutes celles observées, on mettra en relief la suivante: un fondamentaliste palestinien ayant décidé que «tout citoyen danois, norvégien ou français» présent dans les environs devait être «pris pour cible», des miliciens se sont attelés à la chose. Ils ont fait la ronde des hôtels, en vain heureusement. Grâce à la protection des forces de sécurité officielles, ces ressortissants européens, dont plusieurs étaient des observateurs chargés de superviser les dernières élections palestiniennes, ont échappé au pire.

En Europe, la très grande majorité des politiciens, à une exception notable, ont déploré l'atteinte voulue par des représentants musulmans à la liberté d'expression qu'induisent les droits de la personne. L'exception? Le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, a loué la retenue des médias de son pays qui, contrairement à leurs pendants du continent, n'ont pas marqué leur solidarité avec le journal danois, sans parler de l'écho porté à la liberté d'expression. Heureusement, cet excès de pudeur qui confine à la lâcheté a été noté.

Cela étant, on peut se demander comment la surenchère constatée hier, surenchère aiguisée par la haine, sera stoppée. D'autant plus que tout ce qui fonde la liberté d'expression semble échapper totalement à ceux qui ont manifesté, à ceux qui en appellent au sang. De cette histoire, il faut souligner une fois encore que ceux qui, parmi les musulmans, ont compris que cette dramatisation à outrance et cette victimisation fanatique desservent l'Islam n'ont pas été entendus.

Il faut également noter qu'à certains égards, les salafistes ont obtenu ce qu'ils recherchaient: instiller la peur. La répandre, la nourrir: c'est ce qu'ils ne manqueront pas de faire au cours des jours et des semaines qui viennent. Grâce à l'absence de liberté d'expression découlant de ce refus obstiné de la modernité, l'avenir de la déraison s'annonce radieux.

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