L'outrage outrancier

L'affaire des caricatures danoises a d'ores et déjà fait deux victimes: le patron d'un quotidien et une religion. Pour marquer sa solidarité avec le journal danois sous le coup de violentes attaques depuis la publication d'une douzaine de dessins dont Mahomet est le sujet, sans texte, le directeur de France Soir a été viré manu militari par le propriétaire franco-égyptien de celui-ci. Au passage, on soulignera que dans presque tous les pays, des médias ont imité simultanément ce geste, le tout ayant été augmenté d'un commentaire traitant de la liberté d'expression. Et d'une.

Deuxième victime: une religion qui, on l'aura deviné, se nomme l'islam. L'intention avouée de notre collègue danois était la suivante: tester le respect de la liberté d'expression, plus exactement le degré de celui-ci, au sein des communautés musulmanes. Jusqu'à présent, la réaction observée a été aussi épidermique et brutale que celle qui avait suivi la projection d'un documentaire que le réalisateur Theo Van Gogh avait consacré à l'oppression des femmes dans l'univers musulman. Le tout s'était conclu par l'assassinat du cinéaste.

Du présent épisode, il faut mettre en exergue une réalité: une croyance est instrumentalisée par les plus obscurantistes, les plus fanatiques de ses adhérents. Avancer ou affirmer que le journal danois s'en est pris à la religion elle-même revient à formuler un procès d'intention qui n'a pas lieu d'être. On le répète: la cible n'est pas Mahomet mais bel et bien l'utilisation qu'en font les salafistes, soit ces fanatiques qui veulent imposer une lecture littérale du Coran à n'importe quel prix et à tous.

À écouter les mots formulés par ces intégristes qui veulent imposer à leurs coreligionnaires leur conception mortifère de l'islam, on voit se dégager une autre réalité: leur sens éthique (on n'ose pas dire «moral») est à sens unique. Par un de ces hasards dont l'histoire a le secret, il se trouve que cette semaine, le Courrier international publie une série de textes révélateurs du poids que l'obscurantisme a pris au cours des dernières années.

Dans un article d'un journal turc portant sur la théorie darwinienne de l'évolution, on nous assure qu'on n'a jamais découvert de fossile d'être vivant entre le singe et l'homme et que le lecteur ne doit pas oublier que cette théorie a été conçue afin «de perpétuer la philosophie d'un monde matérialiste». Un magazine libanais assure pour sa part que les traductions en français du Coran sont la preuve que «les traducteurs ont détourné le sens réel des versets».

Pire, dans un quotidien du Caire, on apprend que le but caché de la laïcisation est «la destruction de l'identité musulmane». Plus loin, on peut lire ceci: «Le discours mensonger sur les trois religions fait partie de la même problématique. Comme s'il pouvait y avoir diversité en religion et comme si l'on pouvait parler de diversité de salut... De toute façon, si un chrétien me traite de mécréant, alors j'en serais fier, car il ne ferait que confirmer que je suis musulman et qu'il est chrétien.»

Cette liberté d'expression qui permet aux intégristes de manifester leur réprobation à l'endroit de caricatures, il serait temps que les musulmans d'Europe en usent également pour accomplir cette réforme tant promise de l'islam.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.