À démontrer

Pour mesurer l'impact du service de garde à tarif réduit offert au Québec, il faut tenir compte de ses objectifs: avoir des infrastructures qui favorisent le développement des jeunes enfants et aider les mères à accéder au marché du travail. Toute autre considération est non avenue. À moins que, sous couvert d'étude scientifique, on ait un message bien idéologique à faire passer...

L'étude sur le programme de garde québécois rendue publique mercredi par l'institut CD Howe ne touche pas au développement cognitif des enfants: il est trop tôt pour avoir des données à ce sujet, indique-t-on. Par contre, il est facile de mesurer l'impact sur les mères.

Or le résultat est plus que clair. C'est même le seul de l'étude dont l'assise est inébranlable: le nombre de mères en emploi a grimpé de 21 % au Québec entre 1994 et 2002, contre 9 % dans le reste du Canada, et le tarif des services de garde a joué un rôle déterminant. Ceci n'a rien de surprenant; comme nous l'avions déjà écrit, c'est le syndrome «chérie, avons-nous les moyens que tu retournes travailler?». Oui, mon amour!, répond collectivement le Québec depuis la création des CPE, en 1997.

Et la réponse a été entendue, ce qui profite à toute la société puisque, toujours selon l'étude menée par Kevin Milligan et ses deux collègues, la contribution des Québécoises a dopé les impôts et le programme a sorti les services de garde du travail au noir. Le bonheur pour des économistes.

Sauf qu'ici, nos économistes ont décidé de se faire aussi psychologues: mais qu'en est-il donc du bonheur des familles? Bonne question: êtes-vous heureuses, familles québécoises, de pouvoir compter sur des CPE plutôt que sur le travail au noir ou sur des garderies hors de prix? Et vous, mamans albertaines ou ontariennes, que feriez-vous si vous disposiez d'un service de garde à 5 ou 7 $ par jour?

On ne le saura pas car l'hypothèse de travail des auteurs était tout autre: «Il est possible que le temps passé en service de garde, avec plusieurs enfants par éducatrice, soit plus mauvais pour les enfants que le temps passé avec ses parents à la maison.» Quelqu'un doute-t-il de la conclusion?

Pour bien faire passer le message, on a donc mis en relief des données sur l'agressivité des enfants ou sur la déprime des mères, données à prendre avec mille pincettes — les auteurs eux-mêmes le reconnaissent — mais qui font courir les journalistes. Et la quasi-totalité se sont laissés aveugler par de supposées hausses fulgurantes de comportements déviants sans s'arrêter sur leur véritable proportion. Ainsi, le taux d'enfants ayant des comportements agressifs est plus élevé au Canada qu'au Québec. Pourtant, on n'y trouve pas de méchants CPE... Or l'étude, si vite sur la gâchette quand il s'agit du Québec, ne dit pas qui blâmer.

Pas un mot non plus sur la vraie vie: le fait, par exemple, que les CPE sont de formidables détecteurs de problèmes familiaux, comme le souligne l'actuelle commission parlementaire sur la Protection de la jeunesse. Ou encore le fait que dans ce Québec où frères et soeurs se font rares (25 % des familles n'ont qu'un enfant, et 46 %, deux), le service de garde ne met au jour que ce que les «grosses familles» (trois enfants et plus!) vivent au quotidien: «Lâche ton frère, tu vas l'assommer!»

Mais que souhaite-t-on? Revenir au temps béni où les hôtesses de l'air devaient quitter leur travail en se mariant, où les enseignantes perdaient leur ancienneté au moindre congé de maternité, où toute étudiante en droit, même dans les années 80, savait qu'elle devait répondre non au cabinet d'avocats qui, en entrevue, lui demandait si elle voulait avoir des enfants? Bref, démontrer l'absolue incompatibilité de l'emploi et de la maternité?

La conclusion de l'étude, elle, donne une piste: peut-être que, sur la foi de telles données, on verra «ultimement diminuer le recours aux services de garde subventionnés». Quelle avancée!

jboileau@ledevoir.ca

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