Mauvaise nouvelle

Bombardier Aéronautique a finalement décidé de mettre sur la glace son projet de développement d'un nouvel appareil commercial. La direction de l'entreprise attribue cette décision à la mauvaise conjoncture du marché. Ce qui n'est certes pas faux, mais qui n'explique pas tout.

En janvier 2005, la direction de Bombardier se laissait courtiser par l'Irlande, l'État du Nouveau-Mexique, l'Ontario et le Québec, qui souhaitaient accueillir chez eux la future usine de montage des appareils de la Série C projetée par l'entreprise. Quelques mois plus tard, en mai, Bombardier annonçait qu'une entente était intervenue avec l'Irlande, le Québec et Ottawa pour le financement du tiers des 2,1 milliards de dollars américains nécessaires au développement du nouvel appareil de 110 à 130 places, surtout sous forme de prêts remboursables.

Selon l'entente, les appareils seraient assemblés au Québec, mais l'Irlande hériterait de la fabrication de plusieurs composantes. Cela dit, pour que le projet puisse aller de l'avant, d'autres conditions devaient être remplies. D'abord, convaincre d'autres partenaires industriels d'investir dans la conception et le développement d'un nouveau moteur plus économique pour équiper les appareils, puis trouver des clients prêts à s'engager pour l'achat d'une cinquantaine d'unités, le seuil minimum pour lancer l'opération.

Deux consortiums approchés pour devenir partenaires ont refusé l'offre de Bombardier. Il a donc fallu modifier l'approche, se faire moins exigeant, et c'est Pratt and Whitney qui a accepté de travailler à la conception d'un moteur qu'elle pourrait aussi offrir à d'autres constructeurs d'aéronefs, sans pour autant investir directement dans l'aventure de Bombardier. Si Bombardier avait pris la décision d'aller de l'avant avec la Série C, cela aurait permis à Pratt and Whitney (et à de nombreux autres fournisseurs locaux) de créer ou de protéger des milliers d'emplois au Québec.

Mais c'est au chapitre des ventes que les obstacles semblent avoir été déterminants. L'industrie du transport aérien peine encore à se relever du marasme causé par les attentats du 11 septembre 2001. Plusieurs compagnies clientes de Bombardier sont encore sous la protection des tribunaux pour poursuivre leurs activités. Une telle situation est évidemment peu propice à l'achat d'appareils neufs. Mais il y a autre chose.

Selon plusieurs analystes de l'industrie, Bombardier arrive trop tard avec cette idée de lancer une nouvelle famille d'appareils de 110 à 130 places, un secteur d'où elle est absente. Or, ce créneau est déjà occupé par d'autres constructeurs, notamment par la société brésilienne Embraër, qui profite d'une excellente réputation et de l'appui indéfectible de son gouvernement. Pendant que Bombardier échoue dans ses tentatives de vendre un appareil qui n'existe pas encore et qu'elle peine à se maintenir à flot financièrement, Embraër accumule les ventes et les bénéfices, tout comme les autres géants de l'aéronautique que sont Airbus et Boeing. Car tout ne va pas mal dans ce merveilleux monde de l'aéronautique!

Après cette malheureuse mise au rancart, qui constitue certainement la seule décision possible dans les circonstances, Bombardier se retrouve sans projet de développement important pour la prochaine décennie. Or, compte tenu de l'évolution rapide de l'industrie, la firme québécoise ne pourra pas retrouver le chemin de la croissance en se basant exclusivement sur la vente de modèles existants ou dérivés de modèles antérieurs. Il y a des limites à étirer l'élastique!

À ce jour, Bombardier Aéronautique a investi 100 millions de dollars américains dans la conception de la Série C. Son président, Pierre Beaudoin, affirme que le projet est seulement reporté à des jours meilleurs, mais il y a malheureusement lieu de se demander si ce n'est pas là prendre ses rêves pour la réalité.

j-rsansfacon@ledevoir.com

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.