La pédagogie de Paul Martin

On dit souvent que les politiciens sont des girouettes, qu'ils ne tournent que dans le sens du vent et n'avancent qu'en fonction des sondages. Ce n'est certes pas un reproche qu'on pourra faire à Paul Martin durant cette campagne électorale. Convaincu, en bonne partie avec raison, que le Canada est un pays qui fonctionne relativement bien, que ses citoyens jouissent d'un niveau de vie remarquable, que son économie a connu des performances exceptionnelles, il est persuadé que les faits et la raison vont prévaloir même chez les électeurs québécois qui n'ont jamais eu en si basse estime un premier ministre libéral.

L'entrevue qu'il accordait cette semaine à Hélène Buzzetti dans ce journal est à ce titre particulièrement révélatrice. Il s'en dégage une sorte d'ignorance profonde de la société et de la politique québécoises et une autosatisfaction qui ressemble à de l'aveuglement. Bien obligé de constater que la ferveur souverainiste s'accroît, il met tout cela sur le compte d'une «mauvaise pédagogie» des fédéralistes, qui ne trouvent pas les bons mots pour décrire les avantages d'appartenir au Canada. Puis, comme exemple, il cite le port de Vancouver, qui est un port pour le Québec et qui nous permet de profiter des économies d'échelle de la Chine. J'en suis resté, comme dit Michel Rivard dans son monologue d'immigrant, «bouche la baie». Bien sûr que les Québécois savent que les marchandises chinoises en route pour le Wal-Mart de Saint-Hyacinthe entrent par le port de Vancouver. Ils le savent tout autant que les Parisiens savent que le port de Rotterdam et celui de Gênes sont des ports dont ils profitent, conscients que les trains et les camions ont toujours traversé les frontières.

Son refus d'envisager quelque réforme que ce soit du fédéralisme et d'admettre même du bout des lèvres qu'il existe peut-être un problème qui pourrait porter vaguement le nom de «déséquilibre fiscal» relève du même entêtement incompréhensible ou de la même méconnaissance viscérale. Quand Paul Martin parle des rapports des Québécois avec le Canada, il me fait penser à un journaliste étranger qui n'aurait comme documentation que la Constitution canadienne et les statistiques de l'OCDE ou du G8.

Ce que ne comprend pas M. Martin, c'est que la raison et les statistiques sur le PIB n'ont jamais motivé le vote et l'adhésion. Personne, avant de voter, ne s'installe avec une feuille et un crayon pour effectuer le bilan factuel d'un gouvernement, calculer le coût des promesses et étudier le fonctionnement détaillé d'un projet. On vote en fonction d'un sentiment, d'une perception, d'un mot retenu. C'est un sentiment qui s'installe lentement et progressivement et qui se nourrit de passion et de préjugés. À propos du fédéralisme, les Québécois francophones, même ceux qui ne sont pas souverainistes, ont l'impression, en partie juste, d'avoir construit eux-mêmes une société distincte dont ils sont fiers. Ils pensent qu'ils l'ont construite seuls et généralement à travers des conflits et des affrontements avec le pouvoir central. Ce sentiment s'est accru avec le rejet de Meech et de Charlottetown et se voit confirmé chaque fois qu'Ottawa, comme c'est toujours le cas sous M. Martin, accepte de signer une entente comme celle sur la santé. L'impression, le sentiment diffus qui se dégage des rapports Québec-Ottawa, c'est celui d'être toujours obligé de se battre pour se faire respecter et obtenir que soit respectés et la lettre et l'esprit de la Constitution canadienne. À ces arguments qui sont des arguments du coeur et de la passion, M. Martin persiste à opposer des discours de comptable alors que les Québécois attendent de grands gestes d'ouverture, la preuve même symbolique que le Canada reconnaît la spécificité québécoise et les besoins particuliers que celle-ci commande. Tant que le premier ministre ne comprendra pas cela, il sera perçu par les francophones comme un étranger, un Canadien qui ne possède pour le Québec qu'une empathie théorique et sans contenu réel.

Plus ponctuellement, les souverainistes surfent d'une manière démagogique sur le scandale des commandites. On ne se sépare pas d'un pays parce que celui-ci compte quelques dizaines d'imbéciles et de fraudeurs, pas plus qu'on ne devient indépendantiste parce qu'on découvre qu'il pleut trop souvent à Vancouver et qu'il n'y a pas de poutine à Saskatoon. M. Martin aura beau répéter avec raison que son gouvernement a été exonéré totalement par le juge John Gomery, rien n'y fera. Car cette odeur de pourriture et de corruption est venue se greffer aux sentiments plus profonds de rejet que j'évoquais plus haut et les nourrit, et ajoute un argument, tout fallacieux qu'il soit. Le premier ministre semble incapable de comprendre le Québec, comme s'il n'était jamais sorti du West Island, et il risque bien d'être le premier chef libéral à être rejeté par 75 % des électeurs francophones de «sa» province.

Stephen Harper a bien compris, lui, que les électeurs votent avec leurs sentiments, leurs préjugés et leur ignorance. Il l'a compris au point de mentir effrontément. Voulant profiter de l'horreur qui s'est emparée de Toronto depuis la fusillade du Boxing Day, le chef conservateur a invoqué la dramatique hausse de la criminalité au Canada pour annoncer quelques mesures répressives contre le crime. Pour gagner des votes à Toronto, M. Harper ment. La criminalité n'a jamais été aussi basse au Canada. À moins que M. Harper n'ait choisi comme point de comparaison les statistiques de l'année 1867.

Collaborateur du Devoir

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