Belle invention que la toile

Il est loin d'être aussi agréable de consulter les sites internets — oui, «internet» se met au pluriel, c'est une nouvelle règle* que j'ai inventée mercredi soir vers 21h14, et non, «internet» ne prend pas de majuscule, tout comme vous ne regardez pas la Télévision ni n'écoutez la Radio ni ne lisez le Journal ni ne vous adonnez à la Télépathie —, de consulter les sites internets, donc, des formations fédérales politiques que ceux ayant pour thème le football professionnel américain. Surtout en janvier, alors que l'on entre dans l'épais des choses, comme dirait un chef de parti pancanadien s'il avait lui-même traduit son allocution. Il ne serait d'ailleurs pas une mauvaise idée qu'au lieu des sempiternels sondages qui ne sont que des photos d'un moment déjà passé, l'on présente des pronostics de preneurs aux livres, qui constituent un grand long métrage à suspense d'un temps glorieux en devenir (c'est de la poésie urbaine). Mettons, par exemple, les conservateurs par 4. Loto-Québec pourrait nous organiser ça et filer avec le motton quand le Québec sera souverain, ainsi que le veut une théorie à la mode.

(*Outre son statut de composante essentielle d'un coffre à crayons, la règle est un concept flou à souhait extrêmement utile en politique. Vous n'avez qu'à dire «il y a des règles», et l'histoire finit là. Par exemple, lorsque Paul Martin, au sujet des agissements de l'occulte Option Canada, déclare: «Oui, absolument, je vais toujours insister pour que les règles soient suivies, mais personne ne va m'empêcher de défendre l'unité de mon pays», vous vous dites dans votre xiphophore intérieur que, d'une part, il ne précise pas quelles sont les règles en question et, de l'autre côté, ce «mais» donne à laisser sous-entendre à demi-mots à peine couverts sous l'anonymat que les règles, au fond, on en a peu ou prou à cirer. On sait du reste depuis l'invention de la commandite, au dernier millénaire, qu'il est particulièrement ardu de faire respecter les règles lorsqu'on n'est pas au courant qu'elles se font, comment dire pour rester poli, manquer de respect. On notera par ailleurs que, dans la même dépêche, il est raconté que Paul Martin a indiqué qu'il dirigeait «un gouvernement imputable», ce qui bien sûr n'a aucun sens au sens de la langue française, mais on n'en est pas à une drôlerie près, surtout depuis que, lors du débat des chefs, Paul Martin a parlé des personnes qui se trouvaient dans l'obligation de subir un «remplacement de joint». Ici, vous pouvez faire la blague qui vous chante, mais je vous préviens, elle manquera cruellement d'originalité si elle fait quelque référence que ce soit à de la drogue illégale.)

Donc, disions-nous avant que de nous égarer en palabres, les pages wèbes des fédéraux manquent un peu d'oumpf. À les lire, le parti auteur est tellement fabuleusement matière à décoller la tapisserie de perfection et les adversaires sont tous à ce point pourris que le la lecteur lectrice a du mal nécessaire à s'empêcher à deux mains de songer à part lui elle: «Hum, je suis assez poisson poissonne de nature, mais je me demande si tout ce qui est mentionné là-dedans est bel et bien vrai, ou si on n'est pas à ce moment ici en train de me prendre pour un une attaché-attachée-case en cuirette marron avec double fond.» Vous dire, cela rappelle un débat des chefs sans échanges directs. À la longue, l'endormitoire gagne le surfeur.

À part ça, voyez un peu comment les choses se passent au juste. Ces dernières heures, le site du Parti libéral mettait en vedette l'éducation. Celui du Parti conservateur, les garderies. Celui du NPD, la santé. Toutes choses, comme vous l'auriez remarqué si vous n'étiez pas toujours en train d'essayer de ne pas en entendre parler, qui relèvent du provincial, ainsi qu'on l'a noté dans cette chronique pas plus tard que l'autre fois. En plus, comme si l'étincelle n'avait pas déjà fait déborder l'anguille dans la botte de foin, que trouvait-on hier à la une du site du Bloc québécois? Une photo d'un gigantesque drapeau du Canada. Je vous le dis comme je l'ai toujours pensé, il y en a qui se mêlent des affaires qui ne les regardent pas, sauf peut-être d'un oeil torve.

En plus, vous allez me dire un truc. On sait qu'il faut dire «personnes handicapées» parce que... parce que, bon. Mais alors, pourquoi ne dit-on pas «personnes aînées». Et puis, pourquoi dit-on des «jeunes» et pas des «vieux»? Je considère qu'il y a là discrimination fondée sur l'anniversaire. Revendiquons, messieurs dames, et exigeons en choeur que les jeunes soient désormais désignés sous le vocable «puînés» ou, mieux encore, «personnes puînées» ou, mieux encore, «corpus individuels benjaminement conçus» (CIBC). Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire d'«aidants naturels»? Parce qu'il y a des aidants artificiels, I suppose? Et puis, la famille, la famille, je veux bien la famille, mais le concept détruit les personnes individuelles dont la dignité est garantie par la Charte. Des «citoyens de structure nucléaire» (CSN) serait plus indiqué.

Je suis d'ailleurs heureux que vous souleviez la question de la famille, car elle ne l'a pas facile, la famille. On dirait presque qu'elle ne cadre pas dans le cadre. Prenons par exemple un extrait tiré au sort de la presque dernière en date des allocutions de Paul Martin: «[...] visent à ce que toutes les Canadiennes et tous les Canadiens, de même que leur famille, puissent prospérer au sein de l'économie mondiale». Déduction logique irréfragable: les familles des Canadiens Canadiennes ne sont pas formées de Canadiens Canadiennes!

Stupéfiant, en vérité, comme disait l'électeur puîné accro à l'inhalation de substances (EPAIS) qui voulait remplacer son joint.

***

C'est même pas vrai que les preneurs aux livres ne s'intéressent pas aux élections fédérales. Pinnaclesports.com, par exemple, offre une cote de 2 contre 5 pour une victoire libérale et de 12 contre 5 pour une victoire conservatrice, et les libéraux sont favoris pour l'emporter par 12,5 sièges. Mais c'était avant que le PC ne prenne l'avance dans les sondages. Il faut donc s'attendre à ce que la cote change. N'empêche que, si vous voulez mon humble avis, les Patriots vont gagner ce soir. Et les Steelers demain.

jdion@ledevoir.com

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