Les risques du métier

Un des nombreux avantages que comporte le métier de chroniqueur politique est qu'on oublie facilement ses erreurs d'appréciation, alors qu'aucun reproche n'est épargné à ceux qui font de la politique. En ce début d'année, ce n'est donc que justice d'effectuer un petit retour en arrière, même si cela peut être gênant.

À pareille date l'an dernier, j'écrivais dans cette même page: «Il serait étonnant que 2005 soit l'année des grands bouleversements, que ce soit à Ottawa ou au PQ.» Évidemment, j'avais pris la précaution d'ajouter que les choses pourraient tourner autrement, mais cela demeure tout de même embarrassant, bien qu'excellent pour la modestie.

Il y a 12 mois, je prévoyais que ni le premier ministre Martin, ni les partis d'opposition n'oseraient prendre l'initiative de précipiter la tenue d'élections qui donneraient sensiblement les mêmes résultats que celles de juin 2004. N'eut été de cette traîtresse de Belinda Stronach, j'aurais même eu tort six mois plus tôt.

Tout au long de l'année, M. Martin a cependant été à la hauteur de mes faibles attentes, si ce n'est que sa capacité de transiger avec ses principes s'est révélée encore plus grande que prévu. Alors que son arrivée devait marquer une rupture avec l'ère Chrétien, il est simplement devenu un clone mou de son prédécesseur.

J'avais également sous-estimé la remarquable capacité de renouvellement du PLC. On connaissait déjà le potentiel d'ineptie des Jean Lapierre et Pierre Pettigrew, mais il faut reconnaître que les libéraux ont recruté en Marc Garneau un gaffeur de premier ordre. Sa comparaison entre la souveraineté du Québec et l'entrée des Américains à Bagdad était une véritable trouvaille. Un chroniqueur ne peut que prier le ciel qu'il soit élu.

La performance de Stephen Harper depuis le début de la campagne est d'autant plus impressionnante que rien ne la laissait soupçonner. Je peux au moins me consoler à l'idée de ne pas avoir été le seul à désespérer de lui. Durant pratiquement toute l'année, M. Pettigrew aurait pu qualifier le chef conservateur de loser sans que personne ne trouve à redire.

Tout peut encore basculer d'ici le 23 janvier, comme cela s'est produit en 2004, mais le mot «bouleversement» ne serait certainement pas trop fort pour qualifier l'élection d'un gouvernement conservateur, même minoritaire, après 12 ans de règne libéral. Paul Martin irait rejoindre les Joe Clark, John Turner et autres Kim Campbell au palmarès des plus grands «flops» des annales politiques canadiennes.

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Je reproche parfois à Jean Charest de répéter les mêmes erreurs, mais je n'ai pas fait mieux en ce qui concerne le PQ, dont la capacité de se tirer dans le pied ne cesse de me déconcerter. Il est vrai qu'il semble se surpasser d'une fois à l'autre.

Au début de 2005, j'étais convaincu que Bernard Landry survivrait sans trop de mal au vote de confiance du congrès de juin. Et si jamais il jugeait ses appuis insuffisants, Gilles Duceppe m'apparaissait être son successeur désigné. Encore là, j'avais tout faux.

Même avec le recul, je n'arrive toujours pas à m'expliquer qu'un parti qui mène par 20 points dans les sondages, sans que l'adversaire ne montre le moindre signe de récupération, montre la porte à son chef au risque de saboter une conjoncture exceptionnellement favorable. Malgré ses défauts, André Boisclair était le premier à dire que M. Landry était l'homme de la situation, avant de lui conseiller, quelques semaines plus tard, de ne rien changer à ses projets de retraite.

Après l'affaire des subventions aux écoles juives et le cafouillage du CHUM, j'en étais arrivé à la conclusion que les jours de Jean Charest étaient comptés. Le camp fédéraliste ne pourrait tout simplement pas prendre le risque qu'une défaite libérale quasi certaine pave la voie à un référendum que les souverainistes auraient de grandes chances de gagner. Tôt ou tard, dans l'intérêt du pays, on finirait par convaincre M. Charest de céder sa place à Philippe Couillard.

L'entrée en scène d'André Boisclair est cependant venu brouiller les cartes. Depuis qu'il a été élu chef du PQ, il n'a pas été très convaincant, pour dire le moins. Le manque d'à-propos de ses interventions et ses étranges déclarations de fin d'année ont semé un doute sur son jugement politique, y compris au sein du caucus péquiste.

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Il se passe des choses assez étranges au PQ ces jours-ci. Il n'y a rien de scandaleux à ce que le parti verse un salaire à M. Boisclair, en attendant le jour où il se décidera à faire sa rentrée à l'Assemblée nationale, mais pourquoi avoir tenté de faire croire que Jacques Parizeau avait eu droit au même traitement en 1988? L'apparente oisiveté du nouveau chef commencerait-elle à créer des remous chez les militants?

Dans une entrevue au Globe and Mail, le premier ministre Charest a présenté M. Boisclair comme un atout pour lui. Il est vrai qu'à partir du moment où il est apparu comme le successeur probable de M. Landry, le grenouillage a cessé instantanément au PLQ.

Il est un peu tôt pour conclure de façon définitive, mais tout indique que le premier ministre aura au moins droit à un sursis. Il y a là un juste retour des choses: s'il y en a un qui n'a jamais commis l'erreur de sous-estimer le potentiel d'autodestruction du PQ, c'est bien M. Charest. Je devrais prendre exemple.

2006 révélera peut-être que le PQ a commis la plus grosse erreur de son histoire au congrès de juin. Ou encore que je me suis fourvoyé encore une fois. Ce merveilleux métier comporte tout de même certains risques.

mdavid@ledevoir.com

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