Circumnavigation littéraire

Si on devait ne donner qu'une raison pour lire Un jardin de papier, du romancier albertain Thomas Wharton, on pourrait simplement dire: parce que ce roman rend heureux.

Paru en 2001 sous le titre Salamander, Un jardin de papier évolue entre le rêve et l'imaginaire, bouillonne d'histoires et de mots, pose des énigmes, nous égare dans une multitude d'univers parallèles et d'effets de miroir. Peu importe où il nous mène, ce roman-dédale enchante, fait la part belle à la littérature, au pouvoir de la lecture et de l'imagination.

Véritable circumnavigation littéraire qui absorbe les rêveries d'un incroyable fabuliste, le roman mêle récit d'aventures et réalité historique, géographique et philosophique. Dans ce roman-labyrinthe, l'auteur reprend l'idée (utilisée à plusieurs reprises par Borges) selon laquelle l'ensemble de la littérature forme un seul continuum, une vaste trame, sans commencement ni fin, inépuisable. «Un livre de fiction qui serait le monde entier où toutes les histoires seraient racontées», comme le suggère l'écrivain Alberto Manguel dans la préface du roman.

Imagination foisonnante

«Un bout de papier en feu surgit sous la pluie. Un tapis volant en flammes s'abîme en sifflant sur les pavés mouillés de la rue.» Nous sommes en 1759. La ville de Québec fait encore partie de la Nouvelle-France, mais la bataille des plaines d'Abraham se prépare. Le colonel Bougainville (sous le commandement de Montcalm) pénètre dans une librairie qui vient d'être bombardée par les Anglais. Au milieu des ruines et des livres de braise, il aperçoit une jeune femme. Elle s'appelle Pica. Elle a fait le tour du monde. Elle commence à lui raconter l'étonnante histoire qui l'a menée avec son père jusque dans l'Orient fabuleux du XVIIIe siècle. Le roman se scinde en cinq chapitres — La cage aux miroirs, Le violon brisé, Le puits de légendes, Un jardin de papier, Le palais des merveilles — dans un enchevêtrement de fragments réels et irréels, de rêves, de contes et de légendes.

En 1717, les bruits de bottes résonnent dans toute l'Europe. Le comte d'Ostrov a perdu son fils unique durant le siège de Belgrade. Il s'isole dans son château aux murs coulissants et aux planchers mobiles animés par un mécanisme dont les chuintements et les cliquettements forment une étrange musique. Le comte, un excentrique passionné de cryptogrammes, de bizarreries mathématiques, de devinettes et de paradoxes philosophiques, rêve d'un livre infini sans commencement ni fin. Il fait venir de Londres un imprimeur, artisan exceptionnel, Nicolas Flood, et lui demande de créer ce livre parfait qui contiendrait les histoires de tous les livres du monde entier.

Absorbé tout entier dans la quête de ce livre absolu, Flood entreprend un périple avec sa fille Pica qui le conduit de Venise à Alexandrie, à Guangzhou (Canton), à Ceylan, au Cap, à Madagascar et à Londres. Sur leur route ils croisent des personnages tout droit sortis d'un cirque ou des Mille et une nuits: Djinn, le Chinois Éthiopien mélancolique, joueur de luth, âgé de trois cents ans, qui se laque le corps pour ne pas vieillir, Ludwig, l'automate en porcelaine aux jointures de bronze, Amphitrite, la célèbre pirate et sa bande d'aventurières, Kirshner, le forgeron vénitien qui crée des automates, et l'abbé de Saint-Foix, qui parcourt le monde en tant qu'interprète des livres anciens.

Les histoires de tous ces personnages s'emboîtent les unes dans les autres. Flood les imprime sur les feuilles qu'il découpe soigneusement dans le rouleau de papier fin acheté en Chine. Il choisit comme emblème du livre infini la salamandre, symbole rassurant pour les artisans du livre, l'animal mythique vivant dans le feu sans se consumer. D'autres histoires sourdent du livre, des contes et des légendes qui illustrent la richesse foisonnante de l'imagination du romancier. Comme La légende de Seshat.

Avant que ne soit incendiée la bibliothèque d'Alexandrie — «cette fontaine de sagesse païenne» — par les moines chrétiens, un vieux bibliothécaire équipa les copistes d'épines d'oursins et d'encre à base d'huile d'acacia et ordonna qu'on inscrive le texte de chaque livre sur la peau d'un homme. Les hommes-livres furent exécutés par leurs ennemis. Seule une femme, une esclave abyssine, échappa aux massacres. Elle erra pendant des années dans l'empire des conquérants chrétiens, gardant caché le dernier livre de la célèbre bibliothèque. Au fil du temps, un petit groupe de lecteurs fidèles à qui elle avait révélé son secret s'assembla autour d'elle. On raconte que le livre tatoué sur sa peau portait sur l'art de ne jamais mourir... Vieillissante, elle prit soin de faire copier ses tatouages sur l'une de ses jeunes disciples.

Les histoires fantastiques de Thomas Wharton sont présentées comme véridiques. Ne vous étonnez pas si vous vous y rencontrez. Grâce à une imagination en permanente expansion et à un art subtil et allusif, le romancier plonge le lecteur dans un état second où la réalité prend un relief étrange et dépaysant. Voici l'histoire du lecteur jardinier. Un jour, en ratissant, il remarque le cordon rouge d'un marque-page qui dépasse entre deux dalles de pierre à moitié cachées par un mimosa. Il les soulève et parvient à arracher le livre des épaisses racines. Il cache le livre à la couverture de bois, aux pages alourdies d'humidité et à l'odeur âcre dans un repli de sa tunique.

Il se retire dans son atelier, ouvre le livre, tourne les pages. La résine de pin lui colle aux doigts. Quand il se met à lire, chaque page jaunit lentement, se fane, se détache et tombe sur le sol carrelé. Le jardinier ramasse les feuilles en hâte et court les enterrer secrètement à l'endroit où il a vu le livre la première fois. «Je suis persuadé qu'au printemps prochain le livre sera la première promesse de vert à émerger du blanc sommeil de l'hiver.» Pendant les pluies, il sort pour inspecter les pousses tendres et observer les escargots qui se traînent sur leurs nervures délicates, persuadé qu'il pourra bientôt relire un livre à la fois familier et entièrement nouveau.

Un pur plaisir de lecture

«Les livres se mettent à exister lorsque quelqu'un les rêve», affirme un des personnages du roman. Fable gigogne à propos des rêves qui inspirent les écrivains, Un jardin de papier fait aussi rêver le lecteur qui vient y ajouter sa propre histoire, ouvrant un champ de lectures infini. L'écrivain fabuliste résume en une phrase la nécessaire complicité du lecteur: «Le travail n'est pas fini tant qu'un lecteur n'a pas le livre entre les mains.»

Le temps, les choses de ce monde et leur persistance muette, le goût de la connaissance qui «vous laisse toujours sur votre soif», la recherche du bonheur qui durerait toute une éternité, d'autres chemins s'offrent encore au lecteur plus porté sur la philosophie.

Relevant du fantastique moderne, de l'insolite, de l'érudition, Un jardin de papier peut paraître a priori un exercice brillant et byzantin destiné à une élite littéraire. Tout est là: le jeu avec le récit en zigzag qui enchevêtre des aventures parallèles ou successives, la dislocation de l'intrigue et du temps, l'écriture qui procède par bonds, s'interrompt par des digressions, se désaxe, les personnages qui surgissent et repartent sans cesse. Et pourtant, l'intérêt du lecteur est constamment maintenu par la progression du récit apparemment anarchique mais en réalité très structuré. Le ton naturel qu'adopte le romancier, proche de la conversation familière, suscite un pur plaisir de lecture.

Finalement, on ne souhaite qu'une chose au lecteur: qu'il trouve le temps de faire ce voyage imaginaire dans le sillage des romans d'aventures de Laurence Sterne et de R. L. Stevenson, en le savourant lentement.

Collaboratrice du Devoir

Un jardin de papier

Thomas Wharton (Canada)

Traduit de l'anglais par Sophie Voillot

Alto

Montréal, 2005, 428 pages

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.