Santé: Décroître

Vous pensez que nous commençons une nouvelle année et donc que nous avançons, que nous progressons, que nous... croissons! Nous sommes depuis plusieurs années dans l'ère de la croissance personnelle. Nous apprenons à mieux vivre, nous intégrons des techniques — qu'elles soient psychologiques ou physiques — qui participent à cet effort.

Pendant ce temps, qui passe, nous vieillissons. On sait que notre espérance de vie est de 82,4 ans pour les femmes et 77,2 ans pour les hommes. Je ne serai jamais une virgule, les statistiques ont une logique qui m'échappe, mais comprenons que nous périrons en avril, on est en janvier, ça va.

Quoi qu'il en soit, qui nous parle de décroissance? Qui nous apprend à décroître? En discutant avec des amies de cette dictature de l'image qui caractérise notre époque, nous avons réalisé qu'en vieillissant, non seulement nous sommes poussées à nous obséder de chaque ride qui s'installe, du cou de poulet qui se développe sous le menton, de cet amas qui pendouille sous le bras — et je vous fais grâce du reste... Quand je dis obsession, tout me vient! Bref, nous regardons se flétrir notre corps et réagissons à des degrés divers. Mais qu'en est-il de notre décroissance personnelle? Sur le plan de notre âme, de notre coeur?

Nous voulons bien, à la suite de Kofi Annan, répéter que «les graines d'un vieillissement en bonne santé se sèment tôt» — il a dit ça à l'Assemblée mondiale sur le vieillissement en septembre 2001 — mais en dépit de cette semence précoce, dirons-nous, et si nous gardons une assez bonne santé, merci, le corps se détraque quand même, et le moral le suit, surtout quand on pense à la solitude de la vieillesse.

Murielle Forest, qui est psychologue clinicienne, me disait: «On est dans une culture narcissique de la beauté. Narcisse, c'est l'éternelle jeunesse.» Pensez à quelqu'un que vous connaissez qui ne sait pas vieillir, ou... à Alain Delon, peut-être l'avez-vous vu crier sa détresse à la une de Paris Match cet automne; ça m'avait frappée. Les narcisses, à la longue, se retrouvent désespérés, et seuls. Ils ne trouvent pas LA compagne qui va s'enthousiasmer comme eux sur eux-mêmes! «Vieillir pour ces personnes est plus difficile», m'explique Murielle.

La culture narcissique de l'image dans laquelle nous baignons nous contamine tous et toutes; un encouragement à s'occuper de soi n'attend pas une incitation à valoriser la beauté du corps. Qu'on le mérite ou pas!

Nous vivons aussi dans un contexte où l'on n'a jamais eu d'aussi bonnes conditions pour être en santé. Le médecin américain qui vend dorénavant des produits de beauté, Andrew Weil, vient d'ailleurs de publier un livre sur la façon de vieillir en santé (Healthy Aging, non encore traduit). On a donc des connaissances et des modèles pour garder un corps en santé le plus longtemps possible.

Il n'empêche que pour ces modèles comme pour tout le monde, vieillir, c'est décroître. Murielle Forest croit que pour accepter et négocier ce qui nous quitte, «c'est notre âme qui peut nous aider, on est dans le domaine de l'interiorité». Ma copine Marie répond comme en écho: «Quand on vieillit bien, notre beauté intérieure traverse notre corps — et le corps est encore une façon d'être en relation. Il y a des gens de 80 ans qu'on regarde!»

En vieillissant, on voit les gens qui s'éteignent, dit cette copine, qui croit que la quarantaine est le dernier appel avant l'embarquement pour la décroissance: «Si on n'a pas réglé les gros noeuds de nos problèmes, on commence à vieillir mal.» Il est vrai qu'on considère la quarantaine comme le moment de la confrontation avec notre part d'ombre, pour reprendre un concept élaboré par Jung. Cette ombre est à la fois ce qu'on a refoulé par obligation, surtout familiale, mais pas seulement; l'école aide beaucoup, merci. C'est aussi ce qu'on a refoulé par honte. Mais on peut aussi refouler parce qu'on trouve cet aspect qui émerge de soi «incorrect» ou dérangeant face à ce qu'on souhaite être, par rapport aux valeurs que l'on a. Le défi, en vieillissant, c'est de reconnaître en soi ce qu'on n'aime pas, de l'accepter et de lui faire une petite place sinon dans nos vies au moins dans nos coeurs...

On peut être superficiel et léger à vingt ans, c'est charmant. À trente ans, ça passe encore. Par la suite... Ma copine me raconte: «Quand j'étais plus jeune, j'étais avec des hommes de quarante ans qui venaient de divorcer. Mais quand ça fait dix ans qu'ils sont divorcés... Je ne veux pas être la quatrième blonde en attendant que le gars se rende compte que le problème, c'est lui!»

Ainsi, apprendre à décroître passerait forcément par l'entretien de la coquille qui enveloppe l'âme, mais c'est cette âme qu'il est important de mieux connaître, quitte à y croiser des éléments de personnalité abhorrés. Ah! oui: surtout, ne pas penser que j'aurai toutes les réponses à toutes les questions que je me pose. Murielle me dit: «C'est le nouveau mythe: toutes les questions ont leur réponse!»

Lire

- JF. Vézina, Se réaliser dans un monde d'images, Éditions de l'Homme, 2004

- J. Monbourquette, Apprivoiser son ombre, Éditions Novalis, 1997.

vallieca@hotmail.com

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1 commentaire
  • Suzanne Perron - Inscrite 8 janvier 2006 08 h 09

    La peur de vieillir

    Je suis d'accord que les narcissiques en prennent un coup mais, ne le somme-nous tous pas un peu ? J'ai 53 ans et j'ai la chance d'en paraître facilement dix de moins, alors, à quand le coup de vieux ?

    Les hommes ont quand-même un peu plus de temps que les femmes avant de paniquer. On ne les rejettent pas pour des cheveux gris et quelques rides au visage... il n'y a qu'à se référer à la télévision, au cinéma, en politique etc.

    Après quarante ans, la femme se voit flétrir peu à peu, perdre la confiance qu'elle avait en elle-même. Même si ça ne paraît pas aux yeux des autres, nous, on le voit. Je viens de l'époque de Twiggie, ce mannequin anglais très grande et très « svelte ».

    À force de vouloir avoir l'air d'un mannequin, je ne mangeais plus, je faisais une obsession de mon poids et 'était pour moi une fierté de me faire dire que j'étais trop maigre, pour moi, je ne pouvais pas etre TROP maigre. On n'employait pas encore le mot anorexie mais c'en était. Je suis restée marquée de cette époque, mon poids est encore un ennemi constant. j'ai peur d'avoir l'air vieille si j'épaissis trop!

    J'essaie de me dire que ce que je perds en beauté, je le gagne en sagesse... il faut bien se consoler et atténuer cette peur de vieillir, de ne plus plaire. Il n'en reste pas moins que cette peur quotidienne me hante et je sais que je ne suis pas la seule dans ce cas même si on en parle pas. Encore heureux que je n'aie pas misé seulement sur mon physique pour bâtir ma vie. J'imagine que ceux-là, actrices, chanteuses, mannequins... c'est une catastrophe!

    Pour les hommes, c'est extrêmement différent... « Quelle femme n'a pas rêvé de se retrouver sur une île déserte avec Harrison Ford? »... quel âge a-t-il déjà? Il faut préciser que la femme dans le film a au moins la moitié de son âge. Comment voulez-vous que les femmes se trouvent encore belles à cinquante ans, les média font en sorte que nous n'ayons plus notre place dans ce cirque de la beauté, à moins de s'appeler Cher ou Madonna.