Les devinettes de 2006

À la même date l'an prochain, qui sera premier ministre du Canada? Fait-il partie du quatuor de chefs qui fait campagne actuellement ou s'agira-t-il de quelqu'un d'autre? D'ailleurs, y aura-t-il encore quatre partis complètement distincts au Parlement fédéral dans 12 mois? Et le gouvernement qui bouclera l'année au pouvoir résultera-t-il du vote du 23 janvier ou de rebondissements subséquents?

En ce début de 2006, le jeu des devinettes a remplacé celui des prédictions. À trois semaines du vote, ce n'est pas seulement l'issue des élections du 23 janvier qui est incertaine mais également ses lendemains. En voici un aperçu.

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Dans les cauchemars de Paul Martin et dans les rêves de Stephen Harper, les deux principaux chefs fédéraux s'imaginent respectivement à la tête d'un gouvernement minoritaire d'ici la fin du mois. Pour le chef libéral, le verre d'un gouvernement minoritaire serait à moitié vide tandis que pour son adversaire libéral, il serait à moitié plein.

Si Stephen Harper remportait le vote, ne serait-ce que par un siège, il serait le héros du mouvement conservateur. En l'espace de cinq ans, il aurait réussi le tour de force de réunifier la droite canadienne et de la ramener au pouvoir. Après un tel exploit, son leadership serait incontestable. Toutes les énergies seraient canalisées sur l'objectif de transformer le résultat en majorité aux élections suivantes.

L'avenir de Paul Martin, s'il est reconduit à la direction des affaires sans majorité gouvernementale, pourrait être moins rose. Pour le premier ministre sortant, le meilleur scénario minoritaire pourrait être le pire. Un gouvernement libéral minoritaire qui aurait suffisamment de sièges pour voir venir pourrait être davantage tenté de profiter du répit pour changer la garde qu'un gouvernement dont la survie ne tiendrait qu'à un fil.

Même si le PLC remportait le pouvoir le 23 janvier, l'hypothèse qu'un chef autre que Paul Martin soit premier ministre à la même date l'an prochain ne peut être complètement exclue. Au minimum, un gouvernement minoritaire libéral serait plus sujet à des luttes intestines que son équivalent conservateur.

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À la même date l'an dernier, personne, à commencer par Jack Layton, ne s'imaginait que le NPD était sur le point de mettre la main à la pâte d'un budget fédéral. Sachant cela, il faut aujourd'hui prendre avec un grain de sel les affirmations voulant qu'un gouvernement de coalition ne soit pas dans les cartes de l'après-23 janvier.

Si à peine une poignée de sièges séparaient les libéraux des conservateurs, chacun des deux partis s'acharneraient à démontrer qu'il est mieux placé pour offrir un gouvernement stable. À moins que le NPD ne subisse un immense revers électoral, cela passe par une ou des mains tendues à Jack Layton.

En 1980, Ed Broadbent avait décliné l'offre de Pierre Trudeau qui aurait voulu intégrer une demie-douzaine de néo-démocrates à son cabinet pour donner davantage de légitimité à ses grandes manoeuvres constitutionnelles. Mais aujourd'hui, le NPD de Jack Layton chante les vertus d'un système à la proportionnelle. Il aurait possiblement avantage à démontrer aux Canadiens qu'un tel changement serait porteur d'autre chose que des perturbations parlementaires.

Et puis, ce n'est pas parce que le parti qui remportera le plus de sièges le 23 janvier formera normalement le prochain gouvernement qu'il survivra à son premier test parlementaire. En 1985, les Ontariens avaient donné quatre sièges de plus aux conservateurs qu'aux libéraux. Les premiers avaient pris le pouvoir mais seulement le temps d'un discours du trône. Sur la foi d'une entente avec le NDP, David Peterson avait pris la relève pour deux ans.

Dans le scénario d'un résultat serré, nombreux sont les néo-démocrates qui ne pardonneraient pas à Jack Layton de choisir la droite. Mais que ferait Gilles Duceppe? Mathématiquement, l'appui du Bloc québécois aux conservateurs ou plus simplement son non-appui au menu législatif libéral pourrait permettre à Stephen Harper de devenir premier ministre même s'il remportait quelques sièges de moins que Paul Martin le 23.

Dans tous les cas, un gouvernement minoritaire libéral qui ne ferait pas le poids contre le Bloc et les conservateurs devrait mettre les bouchées doubles pour survivre jusqu'à la fin de l'année. Et si le gouvernement était minoritaire et conservateur, combien de temps Stephen Harper pourrait-il se permettre de gouverner sur la foi de l'appui même circonstanciel d'une formation souverainiste? Dans l'hypothèse d'un résultat serré, l'un ou l'autre parti pourrait-il prendre le risque de se lancer dans une campagne au leadership?

Pour le moment, rien n'exclut la possibilité que le résultat du 23 janvier soit plus clair que ne l'indiquent actuellement les sondages. C'est ce qui s'était produit en 2004. Avec une meilleure campagne que la dernière fois, on peut cependant imaginer que les conservateurs pourraient mieux tirer leur épingle du jeu ailleurs au Canada, tandis qu'au Québec, le PLC n'est pas sur la voie d'une remontée de ses appuis.

Un mot en terminant: pour les commentateurs politiques, la période des Fêtes est souvent le moment de faire du rattrapage télévisuel. Le 1er janvier, en soirée, j'ai regardé en rafale des épisodes de Commander-in-Chief, la série américaine qui fait un malheur cette saison et qui met en vedette une femme à la présidence. Tout cela pour vous amener à ma seule prédiction de 2006: en matière de femmes en politique, ce n'est pas demain la veille que la réalité rattrapera la fiction au Canada. Bonne année quand même!

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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1 commentaire
  • Pierre Lambert - Abonné 4 janvier 2006 08 h 30

    Signalement d'une petite coquille. Ne pas publier ma réaction s.v.p.

    Bonjour Mme Hébert,

    Vos textes et vos analyses sont toujours très intéressants. Malheureusement, une petite coquille semble s'être glissée dans votre chronique de ce matin. l'adjectif demi n'aurait pas dû prendre de "e" dans l'expression demi-douzaine au 9e paragraphe.

    «Les adjectifs et les adverbes «demi», «mi» et «semi» précèdent toujours le mot qu'ils modifient et s'y joignent avec un trait d'union.

    Ces mots sont invariables, qu'ils modifient un mot féminin ou masculin, singulier ou pluriel.

    L'adjectif modifie des noms; l'adverbe modifie des adjectifs.

    Ex. : «Demi-», «mi-» et «semi-», adjectifs
    une demi-portion; des demi-portions
    un demi-dieu; des demi-dieux
    une semi-retraite; la mi-novembre

    «Demi-», «mi-» et «semi-», adverbes
    Une fillette demi-nue joue dans le sable.
    Ses yeux sont demi-ouverts.
    Elle sculpte les pierres semi-précieuses.
    Ses cheveux mi-longs lui donnent un air sage.»