Perspectives - Les oubliés

La Chine a un problème: son développement économique fulgurant pourrait être compromis si elle ne se préoccupe pas plus de démocratie, de justice sociale et d'environnement. Remarquez, elle n'est pas la seule dans cette situation.

Il y a un mois, des paysans sont descendus dans les rues de la petite ville de 10 000 habitants de Dongzhou, dans le sud de la Chine, armés de lances, de couteaux et de cocktails Molotov. Les manifestants en avaient contre la confiscation de leurs terres pour la construction d'une centrale électrique. Débordée, la police a ouvert le feu, tuant trois, vingt, peut-être même cinquante personnes, selon les sources, et en blessant plusieurs autres. On n'avait pas vu pareil bain de sang depuis le massacre de la place Tiannanmen, en 1989.

Le nombre de manifestations est toutefois en augmentation en Chine. Il serait passé de 10 000 en 1994, à 58 000 en 2003, puis à 74 000 l'année suivante. Certains y verront à la fois le signe d'un plus grand désir d'expression démocratique des Chinois et d'une plus grande tolérance du régime communiste. Mais il semble s'agir surtout d'un mécontentement grandissant au sein de la population, en dépit d'une croissance économique moyenne de près de 10 % depuis 25 ans.

Dans le cas de la manifestation de Dongzhou, comme de plusieurs milliers d'autres chaque année, il s'agit de la révolte de paysans devant la corruption et l'absence d'une véritable protection du droit de propriété qui permettent aux autorités de s'approprier leurs terres au profit de grands projets économiques sans même leurs offrir de compensation financière adéquate. On s'insurge aussi contre l'accroissement de l'écart entre revenus urbains et ruraux, qui serait officiellement passé, de 1,8 pour un, durant les années 80, à trois pour un en 2003, mais qui atteindrait, en réalité, cinq ou même six pour un.

Dans d'autres cas, les débordements de colère sont le fait de chômeurs, de retraités, ou de paysans exilés qui habitent en ville, justement, et qui ne peuvent compter sur le secours de pratiquement aucun filet social alors que d'autres, autour d'eux, s'enrichissent à vue d'oeil.

Selon les statistiques officielles, les familles les plus riches (8,6 %) accaparent 60,4 % du capital financier en Chine, soit une disparité supérieure à celles que connaissent les États-Unis ou l'Amérique latine. Le taux de chômage serait de 8 à 13 % dans les villes, et atteindrait 40 % dans celles qui dépendent fortement des entreprises d'État en déclin. Seulement 5,8 % de la population urbaine serait couverte par une assurance maladie alors qu'une simple visite chez le médecin peut coûter, désormais, deux à trois mois de salaire.

Certains Chinois dénoncent enfin l'impact désastreux qu'a eu le développement économique frénétique des dernières années sur l'environnement et, par le fait même, sur la santé de la population et la pérennité des ressources naturelles. Le gouvernement admettait par exemple la semaine dernière qu'au moins le quart de sa population doit présentement boire de l'eau non potable.

Il appert, aujourd'hui, que bien que la croissance économique des 20 dernières années a tiré de la pauvreté extrême au moins 300 millions de Chinois, elle ne pourra pas se maintenir encore longtemps si l'on ne commence pas à apporter des solutions à ces problèmes sociaux et environnementaux.

Il y a une limite, en effet, au niveau de grogne populaire que peut supporter une société sans risquer d'imploser, même sous le règne d'une dictature. Et puis, il y a un prix économique à laisser se dégrader la situation. L'économie chinoise aurait bien besoin, par exemple, que ses propres consommateurs prennent le relais du secteur des exportations pour stimuler la croissance. Au lieu de cela, leur taux d'épargne est passé de 26 %, en 1985, à 43 % aujourd'hui afin de parer aux dépenses que ne fait pas l'État en santé, en éducation ou encore en assurance-chômage. Quant à la pollution, elle coûterait l'équivalent de six points de PIB par an en destruction de l'environnement et en frais de santé de l'avis même du gouvernement.

De la Chine au reste du monde

Cette logique ne s'applique pas qu'à la Chine, ni même qu'aux pays pauvres. La catastrophe qui a frappé La Nouvelle-Orléans a rappelé à ceux qui l'avaient oublié l'ampleur de la faille qui peut exister entre citoyens riches et pauvres d'un même pays, même s'il est aussi opulent que peuvent l'être les États-Unis. Quant à des manifestations violentes de populations s'estimant exclues, la France en a connu elle aussi dans ses banlieues.

Prise dans son ensemble, la planète présente aussi plusieurs similitudes avec le cas chinois. On ne peut pas manquer de constater, par exemple, que la richesse est bien mal répartie entre le Nord et le Sud, et que tout le monde aurait intérêt, ne serait-ce que pour des raisons bassement économiques, à trouver une façon d'assurer un meilleur sort aux pays pauvres d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine.

Pas parce que leurs populations menacent de tout faire sauter dans de grandes émeutes, mais simplement parce qu'elles comptent des centaines de millions de bras et de têtes sous-employés, ou carrément laissés pour compte. Aussi parce qu'à défaut de trouver une vie décente, ces populations prendront l'exil, pas seulement de la campagne vers la ville, comme les paysans chinois, mais de leurs pays vers les nôtres. Le siège cet été dans le nord du Maroc des enclaves espagnoles de Ceuta et Mililla par des centaines de réfugiés économiques africains y voyant une porte d'entrée en Europe en a été une illustration dramatique.

L'année 2005 aura également été riche en catastrophes naturelles et écologiques susceptibles de faire prendre conscience, à ceux qui en doutent encore, des coûts énormes liés au non-respect de l'environnement.

Tout cela, la communauté internationale, comme le gouvernement chinois, prétendent l'avoir compris aujourd'hui. Les progrès tardent cependant à venir.

Sur la scène internationale, les Objectifs de développement du millénaire convenus aux Nations unies pour 2015 sont en voie d'être ratés. Le cycle de Doha pour le développement, quant à lui, a évité de peu le naufrage le mois dernier, à l'Organisation mondiale du commerce. Quant à la lutte au contre les gaz à effet de serre, elle aura quand même avancé un petit peu, cet automne, à Montréal.

Qui sait, on fera peut-être mieux cette année?

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