L'État et les pharmaceutiques - Mais qui donc laisse mourir les enfants du sida en Afrique ?

Un enfant né avec le sida dans une clinique de Cape Town, en Afrique du Sud.
Photo: Agence Reuters Un enfant né avec le sida dans une clinique de Cape Town, en Afrique du Sud.

À toutes ces personnes-là aussi, on voudrait souhaiter une heureuse année et adresser des voeux de bonne santé. Mais comment le faire quand elles sont des millions à succomber au fléau? Il ne s'agit pas d'une épidémie qui fait peur de temps en temps et ne touche qu'une poignée de victimes mais d'une plaie qui fauche des populations entières. Hélas, à moins d'un virage radical, 2006 ne sera pas l'année de l'Afrique ni de la victoire sur le sida.

Pour Stephen Lewis, l'envoyé spécial des Nations unies en Afrique, la réponse des gouvernements à cette tragédie a été jusqu'ici gravement inadéquate. L'ampleur de l'épidémie est connue depuis des années et la situation n'a fait qu'empirer depuis. On ne peut plus cacher l'hécatombe ni donc plaider l'ignorance. Pas au Canada, en tout cas, où Lewis n'a pas ménagé ses tournées d'information.

Toutefois, on peut se demander quel pays offre une base solide d'où lancer des programmes qui sont à la hauteur. Le Canada? On peut en douter. Le Québec, bien qu'on profite à Montréal d'une forte présence de l'industrie pharmaceutique, ne fait pas le poids. En la matière, les grands laboratoires sont américains et européens. Or, jusqu'à maintenant, ces sociétés ont été d'abord préoccupées de marchés lucratifs, de positions concurrentielles et d'image publique.

Il a fallu une campagne internationale pour qu'elles consentent à baisser leurs prix en Afrique. Ce fut un progrès. Toutefois, nous sommes encore loin du vaccin qui vaincra le sida. Dans son récent ouvrage, Race Against Time, Stephen Lewis a lancé au grand public un message qu'il n'a cessé de répandre, depuis cinq ans, dans tout le pays. La réponse qu'il a reçue, notamment chez les jeunes, a été fort encourageante. Mais les secours arriveront-ils à temps?

D'autres catastrophes humanitaires — tsunami en Indonésie, tremblement de terre au Pakistan — ont suscité une réaction unanime et généreuse. Au contraire, l'épidémie du sida en Afrique a été reçue par les dénégations de gouvernements locaux, par une réponse suicidaire chez des autorités religieuses, et par une attitude d'apathie dans les pays en position d'agir.

Pourtant, l'impuissance scientifique ou politique devant une telle épidémie n'est plus acceptable aujourd'hui. Devant la poliomyélite, qui menaçait les États-Unis au siècle dernier, le président F. D. Roosevelt lançait la National Foundation for Infantile Paralysis. Les millions qu'on y récolta allaient permettre de remporter la course contre la montre. Sans cette détermination politique et les fonds qu'elle a dégagés, le Dr Jonas Salk n'aurait pu trouver le vaccin qui a triomphé de la maladie.

Bien sûr, à cette époque aussi, les rivalités entre scientifiques étaient fortes, comme les manoeuvres pour gagner la faveur du public. Mais au moins il n'avait pas fallu des décennies d'attente avant que des solutions efficaces ne soient trouvées. Aujourd'hui, malgré la puissance des moyens à la disposition de la médecine, tout autre est la situation qui prévaut à l'égard du sida.

Aux États-Unis, en tout cas, les dépenses consacrées à la mise au point d'un vaccin ne dépassent pas 700 millions de dollars par an. D'après l'Initiative internationale pour les vaccins contre le sida (IAVI), c'est «moins de 1 % du total des dépenses en matière de développement des produits de santé». Dont à peine 100 millions dans le secteur privé. Aux dires du Dr Edmund Tramont, de l'Institut national de la Santé, les pharmaceutiques attendent que le gouvernement ait réussi ses propres recherches pour en récolter ensuite les bénéfices.

Les chercheurs et fabricants du pays nient ces allégations. Leur association soutient que les pharmaceutiques sont très engagées dans cette recherche, «avec 15 vaccins potentiels en développement aujourd'hui». Mais qu'on en soit encore à des remèdes «potentiels» après autant d'années d'une épidémie mortelle, alors que des ressources immenses vont à des maux de moindre importance, en dit long sur les priorités de ces entreprises commerciales et sur la vulnérabilité des institutions de santé publique.

Le livre de Lewis a connu un net succès auprès du public. Après avoir vu tellement de gens mourir en Afrique, l'envoyé canadien des Nations unies a trouvé quelque réconfort dans la réaction de ses compatriotes. À travers le pays, les gens sont unis, dit-il, dans leur désir «d'agir contre cette pandémie et d'aider l'Afrique». Néanmoins, aucun mouvement ne s'est encore manifesté pour en faire une cause nationale. Pourquoi?

Des obstacles

Quelques obstacles doivent être signalés. D'abord, les services de santé d'ici, préoccupés de leurs «déficits», non seulement tardent à s'engager au plan international, mais sont même allés jusqu'à «piller» du personnel médical en Afrique, un continent qui est déjà censé souffrir d'une grave pénurie à cet égard.

Puis, si les médias ont à l'occasion publié des dossiers sur le sida, la plupart continuent d'alerter le public sur des dangers appréhendés, sans couvrir les épidémies en cours, qui sont en train de faucher, avec les élites de pays africains, le potentiel de développement et d'échange avec eux. Sans les médias, le public aurait-il manifesté une si grande solidarité avec les victimes du tsunami? À moins d'une nette préoccupation des médias, l'opinion ne bouge pas, et donc l'intérêt politique tourne court.

Faute de débat public, on continue de s'en remettre au préjugé courant voulant que les experts savent mieux que le commun des mortels comment faire face aux épidémies. C'est une erreur grave. Les systèmes publics en place et les entreprises privées qui produisent les vaccins sont aptes à faire face aux besoins ordinaires. Quand une crise exceptionnelle survient, ils sont le plus souvent incapables d'y répondre par leurs seuls moyens. D'où la nécessité d'imposer des mesures d'urgence.

Bien sûr, il ne suffit pas de mettre sur pied une agence chargée spécialement d'intervenir en cas de catastrophe. Une telle agence existait aux États-Unis, et l'ouragan qui a ravagé la Louisiane et ses voisins en a récemment montré les limites. Mais le recours à des services privés n'aurait pas donné de meilleurs résultats. De même, après le 11 septembre, Washington n'a pas privatisé le FBI, la CIA et les autres agences de renseignement et de sécurité. On leur a imposé par contre une coordination centrale.

Une stratégie analogue s'impose pour le sida et les menaces du genre. L'intérêt commercial et la concurrence ont fait ici la preuve de leur échec. Une concentration de ressources, un échange obligatoire d'information, la mise en commun des meilleures recherches, toutes choses qui sont à l'évidence nécessaires, sont incompatibles avec les habitudes et les intérêts de sociétés commerciales ou d'institutions publiques souvent en état permanent de rivalité.

Or, au lieu que l'intérêt public passe avant les intérêts privés, c'est le contraire qui prévaut encore. Aux États-Unis, on ne compte plus les anciens politiciens, y compris des gens censés surveiller l'industrie pharmaceutique, qui sont passés à son service. Leur lobbying hautement rétribué contribue à en faire prévaloir les idées et les plans. Les malades n'ont pas ce privilège.

Les sociétés privées peuvent faire la charité jusqu'en Afrique. Mais entre-temps, l'abdication des pouvoirs publics laisse mourir les enfants du sida.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.