Écrire pour fixer des limites à un gouffre

«Je crois qu'il faut s'inventer plusieurs vies de surface si on veut sauver sa vie en profondeur», dit l'un des personnages féminins des Fugueuses. De génération en génération, les femmes d'une même famille, victimes de violences physiques et psychologiques, se rejouent la même scène de la fuite. Elles fuguent pour conjurer leurs peurs.

Dans un roman enlevant, rempli d'émotion, Suzanne Jacob nous entraîne dans les arcanes obscurs de l'hérédité. Derrière la surface des pages, la romancière dessine une suite de souvenirs obsédants, de choses regardées et fuyantes, de désirs, de ressentiments, éclairée par un geste, une rencontre, une évocation rêvée, une réflexion sur l'écriture. Et c'est toute une pensée en mouvement qui se profile.

Pour Nathe et Alexa, il est déjà loin le temps du jeu des aromates où elles s'amusaient, les yeux bandés, à deviner le parfum passé sous leur nez: une tige de géranium, un bâton de vanille, une branche d'eucalyptus.

«Il n'y a que des vies étouffées dans cette maison», lance Alexa à sa soeur cadette. Quel secret inavouable leur mère Émilie a-t-elle enfoui au fond d'elle-même? Pourquoi, chaque fois qu'elle est sur le point de le révéler, s'évanouit-elle? Les adolescentes en pleine crise identitaire veulent éclairer les pans sombres de leur histoire familiale. Elles quittent Carouges (banlieue de Québec) et fuguent vers le Nord québécois (Aiguebelle) chez leurs grands-parents, avec l'intention de redessiner leur propre récit en restituant à la langue les histoires muettes de leur lignée.

Pendant ce temps, l'effondrement des tours du World Trade Center à New York fait céder en Émilie un embâcle. En thérapie depuis des années, se confiant à l'occasion au Mister Quaker de sa boîte de gruau, Émilie n'arrive pas «à mettre à mort» ce qu'elle porte d'invivable en elle-même. «La répétition de petits désastres dans sa vie personnelle avait fini par constituer un désastre définitif du désir chez elle.» Et si elle avait transmis à Alexa et à Nathe ce même système d'anéantissement du désir?

Elle commence à peine à entrevoir les sentiments qui la traversent. Sa fugue la conduit auprès de sa mère Fabienne dont elle est séparée depuis vingt ans. Au détour d'un aveu, elle apprend que, pour calmer ses peurs, sa mère fugue elle aussi, à sa manière: «[...] il peut encore arriver que le timbre d'une voix, l'échancrure d'un ciel, à l'aube ou au crépuscule, que la soie d'un parfum, d'un arôme, d'un goût, le goût d'une bouchée de fromage, du Cantal par exemple [...] te fassent coïncider avec la vie.»

L'évocation de sa soeur Stéphanie, morte trop tôt, vient rompre ce qui résistait encore en Émilie. Stéphanie est la seule de la tribu à avoir choisi de mettre un terme à l'emprise de la peur en se révoltant contre tous ceux qui voulaient l'empêcher d'accomplir son destin.

Le roman à couches multiples, sinueux, se referme avec l'histoire de l'aïeule Blanche, qui jadis a aimé une femme. À quatre-vingts ans passés, elle quitte sa petite maison de Vancouver «enchevêtrée dans les rosiers et les chèvrefeuilles» pour rentrer définitivement à Aiguebelle. À sa demande, Nathe, son arrière-petite-fille, orchestre «la dernière fugue» du récit. Elle met Blanche et sa compagne inuk, Aanaq, dans un canot. Ensemble elles glissent vers les aurores boréales. «On n'entend plus que les clapotements de l'eau et les froissements des nuages.»

Les mots servent à «fixer des limites à un gouffre», écrit Suzanne Jacob dans son essai La Bulle d'encre. Le roman est écrit sur un ton grave, avec toute la force qu'exige ce thème de la traversée de la peur, et la romancière ne peut manquer de toucher profondément le lecteur quand elle mêle aux cris muets des Fugueuses ceux des mères algériennes au pire de la tragédie qui a endeuillé le pays pendant la décennie 1990. L'écrivaine à l'esprit nomade transporte avec elle des histoires, invente et crée. L'écrivaine humaniste et féministe explore le rapport de la conscience individuelle au monde.

Style vigoureux

Depuis son premier roman, Suzanne Jacob n'a cessé de «chercher à montrer que la fiction a pour rôle de créer des écarts, des failles, du jeu» (La Bulle d'encre). Les monologues intérieurs des Fugueuses s'emboîtent les uns dans les autres, se superposent, s'enchevêtrent dans une spirale ascendante étonnante. Le récit savamment compliqué requiert, il est vrai, une lecture attentive. Mais on est vite conquis par les personnages vraisemblables, pleins de vitalité, par l'humour, l'écriture et le style vigoureux du roman.

Deux fois lauréate du prix du Gouverneur général, en roman et en poésie, Suzanne Jacob nous donne encore une fois avec Fugueuses une grande leçon de littérature. Et d'écriture.

Collaboratrice du Devoir

Fugueuses

Suzanne Jacob

Boréal

Montréal, 2005, 328 pages

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.