La face cachée du brocoli

Les fibres, présentes dans les fruits et les légumes, se révèlent aussi efficaces en matière de prévention du cancer du côlon qu’un bon verre d’eau.
Photo: Jacques Grenier Les fibres, présentes dans les fruits et les légumes, se révèlent aussi efficaces en matière de prévention du cancer du côlon qu’un bon verre d’eau.

Le constat est amusant: jamais dans l'histoire récente de l'alimentation au Québec le discours scientifique vantant les vertus de tel aliment aux dépens d'un autre n'a été aussi présent. Oméga-3, antioxydants, régimes sans gras, avec plus de fibres, de fruits ou de légumes... Les bonnes raisons de modifier ses repas du soir — et du midi — afin d'éviter le cancer du sein et de la prostate ou encore pour prendre soin de la santé de son coeur se multiplient désormais sur le marché. Même si, au fond, la véritable efficacité de ces traitements naturels est loin d'avoir été scientifiquement démontrée.

Prévenir le cancer par la bouffe? L'idée a tout pour séduire, surtout les populations vieillissantes, peu enclines à admettre que la jeunesse n'est pas éternelle. Et pourtant, si, en la matière, les attentes semblent élevées et les hypothèses nombreuses, «la force du message [publicitaire] est loin de correspondre à la force des preuves», résumait en septembre dernier dans les pages du New York Times Barnett Kramer, du Bureau de prévention des maladies de l'Institut national américain de la santé.

Pavé dans la mare du marketing alimentaire — qui aime tirer sur les cordes de la santé pour vendre de la salade —, les propos de M. Kramer vont certainement faire grimper certaines personnes dans les rideaux... sauf bien sûr ses collègues du monde de la science, que ce refrain n'étonne pas.

C'est qu'en matière de régime alimentaire, les certitudes sont loin d'être à l'image de celles véhiculées par les marchands de bonheur — végétarien ou non — en conserve, en bol ou en plateau-repas congelé. Certes, pour les hommes et femmes en sarrau, des habitudes de vie accordant plus de place aux fruits, aux légumes et au poisson et moins de place aux viandes grasses, au sucre et aux gras trans s'avèrent meilleures pour la santé qu'une diète dominée par les pogos, pizzas-pochettes et autres repas surgelés au sel. Mieux encore, jumelée à de l'activité physique quotidienne, la recette peut même prévenir les maladies du coeur, réduire les cas de diabète et s'attaquer au stress, à l'hyperactivité et au mal de vivre en général. Mais pour le cancer, c'est une autre paire de manches.

Tim Bryers, professeur de médecine préventive à l'université du Colorado, en sait d'ailleurs quelque chose, rapporte le quotidien new-yorkais. Il y a 25 ans, cet homme était convaincu que près de 20 % des cancers du sein pouvaient être induits par le régime alimentaire trop gras des femmes (et parfois des hommes) vivant avec cette maladie. Erreur.

Des éprouvettes à la vraie vie, le lien se casse facilement lorsque la science décide de confronter de telles hypothèses à des études prospectives et longitudinales, les plus fiables d'un point de vue scientifique, qui consistent à scruter à la loupe la santé d'une importante cohorte de cobayes humains pendant plusieurs années. Avec de telles lunettes dont les verres ne déforment rien, la présence ou l'absence de gras dans l'alimentation n'ont aucune incidence en matière de cancer du sein, résume Arthur Schatzkin, de l'Institut américain du cancer.

La douche est froide. Et cela vaut aussi pour les fibres, présentes dans les fruits et les légumes, qui, lorsqu'on emprunte le même chemin scientifique, se révèlent aussi efficaces en matière de prévention du cancer du côlon qu'un bon verre d'eau. Les fibres contenues dans plusieurs céréales donnent d'ailleurs le même résultat, selon une imposante étude à laquelle 2079 personnes ont participé... pour l'avancement de la connaissance.

Que dire aussi du bêta-carotène, dont la carotte regorge et qui, depuis quelques années, avec ses cousines, les vitamines C et E, se présente sous son meilleur jour? Sans oublier le spectre des antioxydants avec leurs vertus préventives et curatives, dit-on, face aux multiples cancers.

Pourtant testée pendant quatre ans, la substance n'a toujours pas scientifiquement livré la marchandise, comme dirait l'autre. Et les 22 000 médecins confrontés quotidiennement, lors d'une étude, à du bêta-carotène ou à un placébo ne diront pas le contraire puisqu'ils n'ont rien trouvé de probant contre le cancer, peut-on lire dans les pages du New York Times.

Cette quête de vérité scientifique n'épargne pas, plus près de nous, les oméga-3, ces acides gras à la mode, dont les espoirs médicaux qu'ils font miroiter viennent d'être passablement minimisés par une équipe de chercheurs de l'UQAM.

Avec, sous la loupe, des personnes fortement exposées à ces oméga-3 (des pêcheurs de l'Abitibi et du lac Saint-Pierre), les conclusions préliminaires de l'étude sont incontournables: aucun effet positif sur l'hypertension ne peut être démontré à ce jour. La prévention des maladies cardiovasculaires, quant à elle, existerait bel et bien... mais davantage chez les hommes que chez les femmes, révèle l'étude.

Ombre sur l'esprit du temps, où santé et alimentation souhaitent mieux cohabiter à l'avenir, le poids de la réalité scientifique rigoureuse est sans aucun doute très lourd. C'est qu'en étant occultées, volontairement ou non, par les géants de la bouffe et par les chantres du bien-manger, ces vérités de laboratoire à dimension humaine pourraient bien un jour ou l'autre avoir des effets insoupçonnés... en justifiant par exemple le retour à de mauvaises habitudes alimentaires, qui commencent pourtant à disparaître dans plusieurs strates de la société.

Cette perspective n'est guère réjouissante. Elle pourrait par contre facilement être conjurée avec un bon bol de soupe. Pourquoi? Parce que, comme le poisson, les fruits, les légumes et la diminution des gras saturés, la soupe ne fait pas vraiment grandir, contrairement à ce que les mères (ou les grands-mères) peuvent prétendre. Mais elle a le mérite d'être moins mauvaise pour la santé qu'une pointe de pizza sortie chaque soir d'un micro-ondes.

bouffe@ledevoir.com

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.