Il vendrait sa mère

Il y a de cela 350 ans, dans la région de New York qui ne portait pas encore son nom, Metacomet, fils de Massasoit de la nation Wampanoag, exposait aux Anglais que la Terre n'était pas à vendre du simple fait que nul ne peut vendre sa mère sans briser le principe sacré du lien qui nous unit à la vie. Métacomet paya assez cher son argument puisqu'il fut décapité et rejeté aux oubliettes de l'Histoire. Nous avons les philosophes que nous méritons et, parmi ceux-là, les Socrate d'Afrique ou les Hobbes de la Première Amérique n'ont pas été retenus.

Se pourrait-il que nous soyons le rêve avorté de la matière, les descendants spirituels d'une Terre qui ne rêvait qu'à nous depuis des lunes, contre vents et marées, contre temps et misères, en passant par l'évolution des poissons, par le saut des batraciens, le règne des sauriens et des reptiliens, avant de curieusement aboutir à l'empire des vauriens? Car les rêves tournent parfois au cauchemar. Ce qu'on espérait de toute son âme risque parfois de s'avérer une déception, pire une grande déception. Vous espériez des gens d'esprit, des enfants de choeur, une illumination et une inspiration, voilà que vous vous retrouvez avec une armée de râleurs immatures qui ont des têtes de dieu mais un comportement de rats d'égout.

Pour le moment, la Terre ne dit mot; c'est bien normal puisque c'est nous qui sommes sa parole, sa voix et sa pensée. En état de choc, sommes-nous seulement en état de parler? L'humanité est jeune, très jeune, mais rien qu'à la regarder, on s'interroge sur la santé mentale du bébé. L'expression populaire ne peut être plus juste: s'il le pouvait, il vendrait sa mère. Cela signifie «Terre à vendre». Un filet financier a enveloppé le monde entier et ce filet est une toile d'araignée. Nous sommes tombés dans le premier des pièges, comme ces oiselets qui font leur premier vol. Nous devions être de grands albatros survolant l'immensité océane, voilà que nous nous empêtrons dans la première flaque d'eau malsaine, nous picossant les uns les autres, nous débattant en gaspillant de l'énergie, sans jamais regarder l'infini qui nous appelle et pour lequel nous sommes faits et destinés. En attendant, nous achetons, nous vendons, nous clôturons, hypothéquons, profitons, bref nous avons le nez coincé dans la porte de la banque. Il n'est pas de vrai trésor public à l'échelle de l'humanité. Il n'est que des trésors privés, et personne n'a encore trouvé la formule qui nous sortirait du cercle vicieux de l'Histoire, et notamment de l'histoire économique du monde.

Nous sommes de fort belles créatures. Nous avons tous un coeur, une tête et les moyens de nous dépasser. Mais nous avons aussi un air de famille et, dans l'instant de notre histoire, force est de constater que nous avons l'air plutôt bêtes. Je ne suis pas certain que la Terre soit fière de ses enfants. Ils sont excités, profiteurs, violents, sans véritables projets d'avenir. Les humains sont criards et revanchards. Quand je vois George W. Bush à la télévision, quand je l'entends parler, je me dis que le progrès est un drôle de concept. Je n'ai pas confiance en son intelligence du monde, et il s'adresse à des fous qu'il ne parvient même pas à situer. Il est comme un enfant qui a le doigt sur le bouton d'une destinée qui le dépasse entièrement. Nous sommes tous à risque, mais pourquoi nous en faire? Il faut que nos affaires rapportent dans l'immédiat et notre tête est ailleurs, dans le bourbier de nos propres combats. Nous sommes des portefeuilles et des fonds de pension, des placements et des rendements. Normalité, fatalité. Chacun de nous, au fond, sait que quelque chose ne tourne pas dans le sens du monde. Nous ne savons que la guerre, chacun pour soi dans la galère, et peu importe les coûts, nous allons droit contre le mur.

La Terre assurément ne s'inquiète pas pour elle-même. Elle en a vu bien d'autres et elle en verra encore. Sa seule crainte, c'est que le ciel ne lui tombe sur la tête, phénomène qui ne serait même pas un événement remarquable dans le contexte de l'univers. Car des cieux qui tombent sur la tête des choses, cela arrive tous les jours dans le violent cosmos. Nous aurons beau changer le climat, noircir la mer, déforester, désertifier, empoisonner, rien de cela ne dérange vraiment la planète. La Terre n'est pas en danger du tout, elle ne s'inquiète pas pour elle-même; comme une bonne mère de famille, elle s'inquiète de ses petits rejetons ingrats qui se multiplient comme des poux, qui se comportent comme des voyous, qui sont aveugles en face de l'avenir, qui ne songent qu'à se battre et, surtout, qui n'ont aucun sens de la famille. Un autre personnage amérindien oublié, en Amazonie jadis, disait aux Espagnols: «Vous finirez par manger de l'or». Il aurait pu ajouter que nous nous destinions à pire encore: nous allions en avoir pour notre argent, dans la mesure exacte où l'argent que l'on a comme celui qui nous manque, ce qui se calcule assez bien, deviendront finalement le seul sujet. Nous allons manger notre pétrole, brûler notre énergie, nous insulter comme les animaux ne le feraient pas, trahir le rêve de la vie.

Les Sommets de la Terre sont des escalades inutiles. Ce dont nous aurions tous besoin, c'est d'un bon conseil de famille, une réunion humaine où la Terre serait la première invitée, nous donnant ainsi une dernière chance de tous ensemble la racheter.