Dieu est partout

En appel il y a trois semaines devant la Motion Picture Association of America (MPAA) dans l'espoir (vain) de faire renverser sa décision d'interdire Where the Truth Lies aux spectateurs de moins de 18 ans, Atom Egoyan avait exigé d'assister à la nouvelle projection de son film (remonté pour l'occasion) à l'intention des dix évaluateurs de l'organisation. À sa grande surprise, deux autres spectateurs mystérieux se sont joints à eux dans la salle obscure: un prêtre catholique et un pasteur épiscopalien. «Ils n'ont pas droit de vote», a-t-on assuré à Egoyan, en l'informant toutefois que la MPAA les autorise à participer aux débats.

L'anecdote est révélatrice du climat de vigilance chrétienne qui règne présentement chez nos voisins du Sud. «Ce qui m'a surpris dans toute cette affaire, dit Egoyan, c'était de constater à quel point les États-Unis sont devenus puritains. On en parle depuis un moment déjà, mais tant qu'on n'est pas dans le ventre de la bête, on ne peut pas en saisir toute l'ampleur.»

Tandis que le cinéma québécois interroge solennellement notre rapport au sacré (La Neuvaine) et se remémore avec un brin de nostalgie la foi protectrice des mères de la Révolution tranquille (C.R.A.Z.Y.), le cinéma américain, même au sein des studios réputés libéraux, vire à droite. Carrément.

D'un point de vue social et politique, la chose s'explique sans mal. Les USA, rappelons-le, sont engagés dans une véritable croisade au Proche-Orient. Encouragés par les enseignements d'un président qui est également un membre actif de l'Église du renouveau chrétien, les Américains se sont tournés vers Dieu. Alimentée par toutes sortes de catastrophes (le 11 septembre étant le déclencheur) et autres ouragans, cette ferveur religieuse va croissant.

Si bien que, dégoûté par le conservatisme ambiant, le cinéaste américain Jonathan Nossiter (Signs & Wonders, Mondovino) s'est exilé en France. Woody Allen tourne désormais ses films avec des capitaux français et britanniques; même que son plus récent, Match Point, attendu aux Fêtes, se déroule entièrement à Londres. Quand même, New York se vide de sa moelle...

Par-dessus tout ça, il ne faudrait pas, dans notre analyse du phénomène, ignorer le facteur économique. Plus précisément: le triomphe au box-office de La Passion du Christ de Mel Gibson, lequel a convaincu les grands studios de l'existence d'un marché lucratif et d'une nouvelle race d'agents de relations publiques, à savoir les pasteurs et les prêtres. Une main d'oeuvre à bon marché... pour le moment. C'est à eux qu'on doit le succès aux États-Unis du documentaire animalier français La Marche de l'empereur, illustration fleur bleue des instincts «naturellement chrétiens» d'une famille de manchots. Enfants de Dieu, suivez l'exemple!

D'autres symptômes plus discrets confirment la poussée de fièvre religieuse. Ainsi, dans l'édition du New York Times de dimanche dernier, le journaliste A.O. Scott faisait remarquer qu'un film tel L'Exorcisme d'Emily Rose, inspiré d'un soi-disant «fait vécu», accrédite l'existence du Diable — et par extrapolation celle de Dieu et de l'au-delà —, tout en jetant le discrédit sur la science. Dans la comédie romantique Et si c'était vrai?, examinée sous le même angle, l'existence des esprits vient, selon Scott, appuyer le discours des opposants à l'euthanasie.

Le cinéma indépendant se fait lui aussi le vecteur de préoccupations morales, spirituelles et philosophiques. Dans Crash, de Paul Haggis, le destin, que l'Église assimile au chemin de Dieu, est une force incontrôlable devant laquelle les hommes sont impuissants. Dans Broken Flowers de Jim Jarmush, le héros quinquagénaire campé par Bill Murray regrette d'avoir rejeté le modèle familial au profit d'une existence dissipée. Or, à la différence des Emily Rose et autres Passion, formulés sous formes de réponses bien équarries, ces oeuvres au succès confidentiel se présentent aux spectateurs sous forme de questions.

Le Torontois David Cronenberg hait quant à lui les réponses toutes faites. Ses films (Crash, Videodrome, Dead Ringers, Mr Butterfly), où se multiplient les couches de sens, comptent parmi les plus troublants des vingt-cinq dernières années. Pourquoi? Parce qu'ils échappent complètement aux lois morales et religieuses de l'époque dans laquelle ils sont créés, décuplant ainsi le trouble qu'ils provoquent en nous. Ce qui n'empêche pas le cinéaste torontois de se voir régulièrement proposer par Hollywood la réalisation de films tels Dark Water, une humide histoire de fantômes, ou Constantine, sombre combat Dieu-Démon au carrefour de l'au-delà.

Dans une longue entrevue parue le 18 septembre dans le New York Time Magazine, le réalisateur de A History of Violence déclarait pourtant: «Je ne m'intéresse pas aux démons. Je suis athée, ce qui suppose que j'ai un problème d'ordre philosophique vis-à-vis tout ce qui touche la démonologie et la mythologie de Satan — laquelle englobe Dieu, le paradis, l'enfer et tout le reste. Je ne suis pas un non-croyant. Je suis un anti-croyant.»

Egoyan, Cronenberg. Deux cinéastes, deux films, différents en diable. À partir d'aujourd'hui, dans le cas de A History of Violence, dès la semaine prochaine, dans celui de Where the Truth Lies, ces films mitrailleront à 24 images/seconde leurs questions sans réponse. Comment échapper à son passé? Comment élire une seule vérité quand celles de chacun sont incompatibles?

Reste maintenant à savoir si ces belles allégories canadiennes sur le doute suffiront à faire reculer les «preachers» américains jusque derrière les grandes portes de leurs églises.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 30 septembre 2005 16 h 31

    Puritanisme aux États-Unis (Dieu est partout)

    Bravo pour l'éclairante analyse du virage à droite du cinéma, notamment du cinéma américain. Une seule interrogation : Comment est-il possible que l'intelligent Egoyan n'ait pas compris plus tôt que l'America est profondément et « psychotiquement » puritaine depuis toujours ?