Vertiges chinois

C'est chaque fois la même chose. Il suffit qu'un premier ministre et un groupe d'hommes d'affaires prennent l'avion en direction de la Chine pour que les concerts d'éloges se fassent entendre. Des gratte-ciel rutilants de Shanghai aux quartiers industriels de Pékin, le miracle chinois éblouit une fois de plus l'Occident. Et voilà que les ministres se mettent à saliver devant un taux de croissance annuel de 9,4 %, des échanges commerciaux de 851 milliards de dollars et quelque 300 millions d'abonnés au téléphone cellulaire (la population de l'Europe!).

Visiter Pékin en 2005, c'est un peu comme visiter New York en 1920 ou Londres en 1850, il est difficile de ne pas sombrer dans la fascination béate. De là à exprimer son admiration «pour tout ce que la Chine a réalisé ces 40 dernières années» — les millions de victimes de la Révolution culturelle compris! — il y avait pourtant un pas à ne pas franchir.

La formulation du premier ministre a probablement dépassé sa pensée, mais cette inconscience n'est guère exceptionnelle. Elle est particulièrement vivace en Europe. N'eut été de l'intervention des États-Unis et des déboires récents de l'Union européenne, la France et l'Allemagne auraient probablement réussi, pour quelques Airbus, à enterrer l'embargo européen sur les ventes d'armes à la Chine.

La fascination qu'exerce ce pays est telle que la plupart des journaux européens ont relégué dans leurs pages intérieures la révélation pourtant renversante du magazine Time selon laquelle 7000 femmes ont été stérilisées de force ou forcées à avorter dans la province du Shandong. C'est sans compter les villageois qui auraient été battus à mort pour avoir essayé de protéger leur famille contre une politique sauvage de limitation des naissances. On ne parle pas ici des victimes malheureuses d'un ouragan, d'un tsunami ou de la négligence d'un gouvernement, mais de stérilisations et d'assassinats planifiés à une vaste échelle.

Comble de malchance, Jean Charest a justement visité la province du Shandong cette semaine!

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Mais il ne suffit pas de dénoncer cet impair, encore faut-il en comprendre la source. À l'instar de nombreux dirigeants politiques et d'une bonne partie du monde des affaires, Jean Charest entretient probablement cette croyance naïve selon laquelle la mondialisation fera inévitablement progresser la démocratie en Chine. Son apparition ne serait qu'une question de temps. Plusieurs analystes avancent aussi l'idée — pas entièrement fausse à court terme — qu'un gouvernement à poigne nous préserve pour l'instant des conflits qui surgiraient inévitablement de l'effondrement du Parti communiste, qui dirige le pays depuis 1949.

Cette croyance aveugle dans les forces civilisatrices du progrès technique est pourtant un mythe. Ce n'est pas parce que la révolution industrielle a accompagné les progrès démocratiques dans les pays d'Europe et d'Amérique du Nord qu'il en ira de même en Chine. Le Moyen-Orient ne manque pas de pays riches, à commencer par l'Arabie Saoudite, où progrès technique rime avec obscurantisme. En Russie, la croissance annuelle de 7 % n'exclut pas le retour d'un pouvoir autocratique. C'est à tort que l'Europe a cru que les échanges économiques et la détente suffiraient à transformer l'URSS.

Il faut donc se résoudre à l'idée que l'extraordinaire croissance économique de la Chine pourrait à terme servir à renforcer la plus grande dictature du monde. Les démocraties ne peuvent faire l'économie d'une réflexion stratégique sur la menace réelle que fait planer la Chine sur la paix, la sécurité et les droits humains. Certes, la Chine ne semble pas nourrir pour l'instant de velléités militaires contre ses voisins, à l'exception notable de Taïwan et de l'occupation du Tibet, mais sa croissance rapide l'obligera bientôt à sécuriser ses approvisionnements en énergie et donc à se doter d'une force militaire plus conséquente. Qui sait si celle-ci ne dépassera pas celle des États-Unis dans 50 ans?

Voilà pourquoi les États-Unis ont commencé à développer une relation privilégiée et salutaire avec l'Inde, un pays aux traditions démocratiques plus ancrées. Le grand désengagement des troupes américaines en Europe vise aussi à accorder enfin la priorité à l'Asie.

On n'a qu'à se représenter la force de chantage économique dont bénéficie déjà la Chine par rapport aux pays démocratiques pour comprendre que son poids grandissant dans le monde représente peut-être une menace aussi inquiétante que le réchauffement planétaire.

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L'impair de Jean Charest — qui arrive malheureusement à un moment où le Québec réclame une plus grande présence dans les forums internationaux — révèle l'inconscience de certains milieux politiques et économiques. Cela n'implique pas qu'il faille rompre les relations commerciales avec la Chine. Les États-Unis et l'Europe ont au contraire tout fait depuis 25 ans pour amener la Chine à s'ouvrir et à jouer un rôle responsable dans les instances internationales. Mais ils l'ont fait sans pour autant cesser de défendre les droits de l'homme, même si leur voix, surtout en Europe, manque de tonus.

On ne demande pas aux dirigeants québécois de brandir des pancartes chaque fois qu'ils débarquent à Shanghai. Ce n'est pas leur rôle. Mais, à tout le moins, devraient-ils être conscients du fait que les relations avec la Chine ne peuvent se limiter à une affaire de gros sous si l'on veut que, dans 50 ans, la première puissance du monde ne soit pas une dictature où l'on stérilise les femmes de force.

crioux@ledevoir.com