Festival mondial des arts pour la jeunesse - Comme à la télé

Il y a toujours quelque chose d'un peu bizarroïde à se faire raconter une histoire destinée à des enfants de quatre ans. Et ça l'est encore plus quand la grande majorité des personnes qui vous entourent, assises par terre dans le noir, ont plus de 40 ans. C'est précisément ce qui m'est arrivé hier matin à l'Usine C, alors que j'assistais à Comet in Moominland, une production du Manitoba Theatre for Young People qui a reçu le Prix du spectacle jeunes publics du Canadian Institute of the Arts en 1992.

N'empêche que, malgré la déplorable absence des enfants, les crampes et les courbatures, Comet in Moominland fait surgir des questions intéressantes sur ce qu'est le théâtre. On nous raconte ici une histoire avec des petites poupées déplacées à la main dans une série de décors aussi somptueux qu'ingénieux encerclant littéralement le public. Les narrateurs sont là, debout derrière le décor, qui changent de voix et d'expression selon les personnages qu'ils manipulent. Le ton est toujours juste, enjoué, le décor et les accessoires souvent hallucinants d'invention et l'histoire — une comète qui s'apprête à s'écraser sur la vallée — mettent en relief des valeurs comme l'amitié et le courage. Mais tout au long du spectacle, c'est bizarre, j'ai eu l'impression d'être sur le plateau d'une émission télévisée en direct pour les tout-petits...

Et puis une comparaison s'est imposée peu à peu, celle d'un autre spectacle, Le Petit Peuple de la brume, de Bernard Chemin, qu'on a pu voir à la Maison Théâtre en mars. On y retrouvait le même genre de petites poupées déplacées à la main par les narrateurs-manipulateurs, le même type de décor hyper-réaliste dans le moindre petit détail, mais étalé sur un long plateau, rectangulaire cette fois. Pourtant, il régnait là une atmosphère absolument magique, un mystère, quelque chose qui se dévoilait lentement et qui ne tenait surtout pas à la performance technique et à l'ingéniosité, mais qui faisait appel à l'inconnu, au caché, presque au sacré. Ici, les enfants de quatre à sept ans se voyaient forcés de plonger dans des univers troubles recoupant des peurs ancestrales que les adultes qui les accompagnaient pouvaient eux aussi se remémorer. Des univers si dérangeants, en fait, qu'il a fallu exorciser à travers les âges en les mettant en scène dans des cérémonies qui ont donné naissance au théâtre. C'était un spectacle brillant, exigeant, dérangeant et cathartique, oui.

On peut difficilement dire la même chose de Comet in Moominland. La trame en est hautement prévisible et les seules surprises qu'on y trouve sont dévoilées par un pan de montagne qui glisse en laissant apparaître un observatoire ou une maison qui tourne sur elle-même pour qu'on en voit l'aménagement intérieur — par ailleurs séduisant. D'un côté la densité du mystère théâtral; de l'autre, le brillant et le léché de la télé.

Dans les coulisses

- Les «réguliers» du festival s'en seront peut-être rendus compte: j'aurai vu plusieurs spectacles sans jamais en parler ou alors en ne leur consacrant qu'une ligne ou deux. Aussi bien le dire tout de suite: c'est par générosité. Quand on sait tout ce qu'une équipe peut investir de rêve, de temps et d'énergie dans une production, il faut être aussi prêt à admettre qu'elle puisse s'être trompée et que le résultat soit nul. Rajoutez à cela les compromis qu'il faut faire quand on construit la grille d'un festival et l'on saisit encore mieux que cela puisse être possible. C'est arrivé à quelques reprises depuis le début et, je l'avoue, oui, j'ai choisi de ne pas sortir l'artillerie lourde et de résister à l'envie de massacrer quelques inanités. C'est comme ça; passons à autre chose.

- Même si le festival roule encore jusqu'à samedi, cela ne nous empêche pas de souligner un spectacle exceptionnel qui prenait l'affiche à la Maison Théâtre hier soir, jusqu'au 9 octobre: il s'agit de Dégage, petit! de la Compagnie Gare central, de Belgique. Orchestrée par l'inimitable Agnès Limbos, cette production s'inspire du conte du Vilain petit canard et raconte l'histoire de tous les rejetés de la Terre. Inventez-vous des nièces ou des neveux si vous n'avez pas d'enfants, tombez officiellement malade si vous le voulez, mais ne manquez pas cette performance hors du commun. On vous en reparle le plus tôt possible.