Les belles-mères

Avant même que Bernard Landry ne devienne officiellement chef du PQ, en mars 2002, Jacques Parizeau lui avait adressé une «Note sur la stratégie politique des souverainistes», qui s'était finalement retrouvée dans le Globe and Mail.

Après l'avoir vu empoisonner l'existence de Lucien Bouchard pendant des années, M. Landry ne devait pas se faire beaucoup d'illusion. À son tour, il allait devoir endurer la présence de cette insupportable belle-mère.

Remarquez, il a suivi plusieurs des conseils de M. Parizeau. L'actualisation des études de la commission Bélanger-Campeau, la résurrection du Conseil de la souveraineté, la confection d'un nouveau budget de l'an 1 étaient autant de recommandations contenues dans sa note.

Le «devoir de réserve» est un concept totalement inconnu de M. Parizeau, mais il est tout de même demeuré relativement discret durant la première année du mandat de M. Landry. Le calme avant la tempête, en quelque sorte.

Au printemps 2002, le naturel est revenu au galop, quand il a confié dans une entrevue qu'il n'aurait pas quitté la politique après le référendum de 1995 s'il avait su ce que ses successeurs allaient faire du projet souverainiste.

M. Landry avait fait mine de ne pas se formaliser de ces propos, mais à compter de ce jour, son entourage a vécu dans la hantise de la prochaine intervention de «Monsieur». Inutile de revenir sur la déclaration qu'il a faite quelques heures avant le débat des chefs, durant la campagne électorale de 2003. Audi alteram partem... M. Landry doit encore en faire des cauchemars!

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Les aspirants à sa succession ont du frissonner en entendant M. Landry déclarer lundi, dans une «entrevue exclusive» à Radio-Canada, qu'il demeurait le mieux qualifié pour réaliser la souveraineté et que son successeur se rendrait coupable d'«imposture» s'il ne s'engageait pas formellement à tenir un référendum.

Si ce n'était pour s'en convaincre lui-même, il n'aurait pas besoin de répéter continuellement qu'il a quitté la politique dans la plus grande sérénité. Plus il le dit, moins on le croit. Il devient même un peu pathétique de le voir sauter sur tous les micros qu'on lui tend. C'est à se demander s'il ne rêve pas secrètement d'un retour.

On sent chez lui le même état d'esprit qui poussait M. Parizeau à faire la leçon à ses successeurs: la frustration d'être parti trop vite et la conviction d'être meilleur que ses remplaçants. Le plus tragique, c'est qu'il a probablement raison, mais il aurait fallu y penser avant.

«J'aurais très bien pu rester, gagner la prochaine élection et faire la souveraineté. C'est vous dire le degré d'abnégation qui m'a animé quand j'ai décidé de partir», a dit M. Landry. S'il pense vraiment qu'il était le plus apte à faire la souveraineté, il avait le devoir de rester. Loin d'être un geste d'abnégation, son départ constituait une désertion.

La tentation de jouer à la belle-mère sera très forte si André Boisclair est élu chef le 15 novembre, comme le suggèrent les sondages. De trente ans son aîné, M. Landry était déjà un vétéran quand M. Boisclair a fait ses premières armes en politique. Inévitablement, il verra toujours en lui un petit jeunot, si talentueux puisse-t-il être.

Cette fois-ci, M. Boisclair a mis des gants blancs pour lui répondre. «M. Landry va jouer un rôle déterminant dans une prochaine campagne référendaire», a-t-il dit. Sous-entendu: en attendant, il se passerait volontiers de ses commentaires publics.

Pauline Marois a également tout lieu de s'inquiéter. À tort ou à raison, elle a toujours eu le sentiment que M. Landry la trouvait indigne de lui succéder. Le moindre faux pas risque de lui valoir une admonestation.



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L'ancien chef du PQ est pourtant bien placé pour savoir qu'il est plus facile de fixer des objectifs que de les atteindre. Quand il a pris la relève de Lucien Bouchard, il désirait sincèrement remettre le cap sur la souveraineté, mais il y a eu la catastrophe du 11 septembre, l'affaire Bréard, la dégringolade dans les sondages...

Qui sait de quoi l'avenir sera fait? Si le PQ reprenait le pouvoir avec moins de voix que les libéraux, comme en 1998, faudrait-il s'empresser de tenir un référendum? Et si le Québec se retrouvait en pleine récession? Quand il était chef, M. Landry a toujours essayé, en homme responsable, de se ménager une porte de sortie, au cas où. Devrait-on considérer son successeur comme un imposteur s'il manifestait la même prudence élémentaire?

En privé, M. Parizeau fulmine contre le programme qui a été adopté au congrès de juin, avec lequel les principaux candidats se disent tous en accord. Tôt ou tard, il en viendra à reprocher au prochain chef de ne pas prendre tous les moyens possibles pour réaliser la souveraineté.

Inversement, M. Landry est déjà prêt à en découdre avec les «purs et durs», qui desservent la cause souverainiste avec leurs «gestes de rupture», qu'il associe à la «cage à homards» dans laquelle M. Parizeau prétendait jadis enfermer les Québécois s'ils votaient «oui». À cette différence près qu'une simple victoire électorale suffirait maintenant à les y faire entrer.

Le prochain chef risque donc de se retrouver avec deux belles-mères sur le dos. D'un point de vue journalistique, cette perspective est certes réjouissante, mais l'électorat est généralement moins friand de désordre. Il ne manquerait plus que Lucien Bouchard s'en mêle...

mdavid@ledevoir.com